De quoi Badiou est-il le symptôme ?

Je reproduis ici un article que j’ai publié dans les pages Rebonds de Libération le 10 janvier 2008.

Nicolas Sarkozy nous a promis de liquider l’héritage de Mai 68. Il est heureux qu’un certain nombre de gens se donnent, à l’inverse, pour tâche urgente de continuer de le faire vivre. On peut cependant s’interroger sur la manière dont Alain Badiou, dans De quoi Sarkozy est-il le nom (Nouvelles éditions lignes) entend participer à ce geste de fidélité. Car il se pourrait bien que sa façon brutale de mettre en œuvre ce projet aboutisse également à l’éradication d’une bonne partie de ce qui a surgi dans les années 1960-1970 et de ce qui est susceptible de faire, pour nous aujourd’hui, leur attrait.

Badiou construit un théâtre où s’opposent deux grandes entités : d’un côté un pétainisme immémorial qu’il fait remonter à 1815 et dont Sarkozy ne serait qu’une nouvelle incarnation ; et, de l’autre, la résistance à ce pétainisme qu’animerait ce qu’il appelle l’ « hypothèse communiste », dont Marx a imposé l’existence à la fin du XIXème siècle, dont les régimes socialistes ont été la réalisation « négative » au XXème siècle et dont il nous incomberait de reprendre la figure, comme idéal d’émancipation et d’égalité.

Passons sur la caractérisation massive du pétainisme comme « transcendantal » d’une certaine France et sur celle, largement aussi réductrice, de l’opposition à celui-ci comme toujours et nécessairement informée par l’esprit du communisme.

L’important en effet est que cette opposition tend à faire disparaître de la scène un grand nombre des mouvements (politiques, sociaux, culturels, intellectuels, théoriques, etc.) qui ont caractérisé les années 1960 et 1970. Puisque Badiou veut ranger tous les mouvements sous une règle commune (« l’hypothèse communiste ») il est inéluctablement conduit à rejeter dans le « non-politique », et donc à vouloir réduire au silence, bien des prises de parole et des théorisations qui ont émergé au cours des 40 dernières années : pour lui, les mouvements n’ont de sens qu’à l’intérieur d’une « logique commune » qui « règle » leur « ordre d’apparition ». Avec des formules très proches de celles des dénonciateurs néo-conservateurs du « communautarisme » au nom de l’ « Universalisme » et du « vivre ensemble », Badiou affirme que, dans l’action collective, les « identités » (de genre, de race, de classe, de sexualité) doivent subordonner leur dimension « négative » (l’ « affirmation » de leur singularité, leur « opposition aux autres ») à leur dimension dite « positive » (le « développement du même » et leur appartenance à « un seul monde »). A cette  différence près que, chez lui, l’Unité à préserver n’est pas celle d’une Nation, mais celle d’un autre type de société à venir et d’un idéal politique. Nous sommes sans doute nombreux pour qui l’héritage théorique des années 1960, associé aux noms de Foucault, Bourdieu, Deleuze, Derrida, Wittig, ou Guattari, représente tout le contraire de ce que Badiou veut faire revenir aujourd’hui. Ne s’agissait-il pas alors d’ouvrir la politique à de multiples réalités, de l’élargir toujours à des questions nouvelles, qui redéfinissent notre monde, en échappant à la loi des idées régulatrices et notamment de l’idée communiste ?

Badiou restaure une philosophie d’institution, qui entend dicter aux mouvements leur signification et leur vérité, et prétend connaître ce qui les sous-tend. Il est celui qui sait ce qu’ils devraient être pour être vraiment ce qu’ils sont. Sa démarche en surplomb est, en ce sens, un pur produit de l’université et du rapport au monde qu’elle détermine.

Qu’un auteur comme Alain Badiou refasse surface aujourd’hui n’a dès lors rien de bien surprenant. Ce mélange de philosophie d’institution et de pensée autoritaire convient aux ères de restauration, et constitue l’un des pôles prescrits par la situation politique et intellectuelle. L’époque favorise les pensées d’ordre, qu’elles se revendiquent d’un ordre communiste qualifié de révolutionnaire ou d’un ordre réactionnaire qualifié de démocratique (et dont la logique commune consiste à condamner les dissidences et les résistances qui émergent sans demander l’autorisation). Ce dont nous avons besoin, c’est d’une réinvention de la pensée. Non pas rejouer sempiternellement de vieux affrontements. Mais changer l’époque en construisant de nouveaux concepts au contact des nouveaux mouvements tels qu’ils sont. C’est-à-dire une nouvelle philosophie du désordre, produisant des effets  d’émancipation et de libération, bien loin des phantasmes despotiques de « régulation » et d’ordonnancement dont le symptôme Badiou n’est que l’un des noms.

 

Publicités
Cet article, publié dans Gauche, Interventions, Philosophie, Politique, Sociologie, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.