Science-friction

Compte-rendu paru dans le cahier Livres de Libération du livre d’Isabelle Stengers Une autre science est possible ! suivi deWilliam James, «le Poulpe du doctorat», aux éditions La Découverte.

StengersSur le blason de l’Université libre de Bruxelles où enseigne Isabelle Stengers, on voit un ange terrassant un dragon. L’image est accompagnée d’une devise : «Scientia vincere tenebras». «Vaincre les Ténèbres par la Science». Noble exigence, qui définit l’horizon dans lequel le savoir occidental s’est construit. Et qui instaure l’image d’une lutte entre la Lumière et l’Obscurité, la Raison et l’Opinion. Mais quelle est l’actualité de cette scène aujourd’hui ? Où se situe la «science» et où sont les «ténèbres» ? Et, plus important : l’opposition ainsi tracée entre deux pôles distincts est-elle encore pertinente ?

L’ouvrage d’Isabelle Stengers s’inscrit dans le champ des études qui s’inquiètent de la normalisation croissante des univers scientifiques contemporains : depuis une dizaine d’années, des réformes néolibérales ont installé une «économie de la connaissance» qui instaure une gestion managériale de la recherche : valorisation de la compétition au détriment de la coopération, promotion des projets «rentables» et de«court terme» au détriment des projets de long terme, etc. Autant de transformations qui aliènent l’autonomie des savants. L’intérêt de la position d’Isabelle Stengers est de ne pas se contenter de ce diagnostic : les évolutions inquiétantes des mondes académiques ne trouvent pas uniquement leur origine dans des forces externes à «la Science».

Elles s’enracinent en partie dans les pratiques des chercheurs eux-mêmes. Stengers s’en prend par exemple à la culture de l’hyperspécialisation qui empêche la circulation des savoirs. Elle pointe surtout les limites de l’idéologie de l’isolement, quasi hégémonique chez les scientifiques, qui les conduit à stigmatiser comme profane, et donc comme dénuée d’intérêt, toute prise de position sur leurs recherches qui n’est pas énoncée par un collègue.

Pour elle, le repli sur soi est une pratique appauvrissante. Analysant les mobilisations citoyennes contre les cultures OGM ou les interpellations d’Act-Up sur les thérapies contre le Sida, elle plaide pour le développement d’une «intelligence publique des sciences» : la constitution de lieux de dialogue entre scientifiques et non scientifiques se sentant concernés par une découverte pourrait permettre d’amener les savants à élaborer leur démarche dans un dialogue constant avec le public, dans un souci à la fois scientifique et éthique, ce qui ne pourra qu’enrichir leur recherche.

Thèse. Les scientifiques doivent s’interroger sur eux-mêmes s’ils veulent redonner une force critique à leur activité. Tel est l’axe central de cet ouvrage. C’est la raison pour laquelle Stengers a fait un choix particulièrement judicieux en plaçant en annexe la première traduction d’un article de William James, «le Poulpe du doctorat». Dans ce court texte publié en 1903, le philosophe américain part d’une anecdote : un de ses étudiants, dont tout le monde reconnaît les qualités, est recruté par une université. Mais lorsque l’institution se rend compte qu’il ne possède pas de thèse, elle veut le révoquer et ne le conserve qu’à condition qu’il en soutienne une. Pourquoi cette obsession des titres, s’interroge James ?

Puisque la valeur du jeune homme est incontestée, que lui apporte en plus la possession d’un titre ? James s’insurge contre ce fétichisme des diplômes qui envahit l’université à son époque. Il faut encourager la recherche originale, les personnalités atypiques. Or l’amour des titres produit l’inverse : il détourne la jeunesse du «commerce direct» avec la vérité pour lui imposer de passer des examens. Ce qui pousse plutôt au conformisme qu’au déploiement de sa singularité. James appelle ses collègues à résister au «fléau» que représente «l’accroissement de l’officialisme». Car celui-ci amène à s’attacher plus à des «faux-semblants» qu’aux œuvres des chercheurs en tant que telles : l’individualité n’a pas besoin de recevoir un tampon pour compter. Un monde où s’intensifie l’attachement aux décorations sera plus pauvre en diversité et en capacité d’innovation.

Pluralisme. Les textes de James et de Stengers se conjuguent ainsi pour ouvrir la voie à une réflexion radicale sur la science. Dans les deux cas, il s’agit de critiquer les logiques uniformisatrices d’où qu’elles viennent. Une autre science ne sera possible que si l’on cultive le pluralisme. C’est-à-dire si l’on préserve la capacité du champ scientifique à être ouvert à différents modèles d’écritures et de pensée, à différentes voix. Bref, un espace à la fois scientifique, public et démocratique.

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