Quentin Skinner et l’histoire politique de la liberté

A propos de : Quentin Skinner, Hobbes et la conception républicaine de la liberté, Paris, Albin Michel, 2009.

HOBBES SKINNERQuentin Skinner est souvent présenté comme l’un des historiens des idées politiques importants de la période contemporaine. Ses travaux ont porté sur Machiavel et sur les fondements de la pensée politique moderne. Et, depuis quelques années, ils se concentrent principalement sur la lutte qui opposa en Angleterre, au milieu du 17ème siècle, deux traditions antagonistes de réflexion sur la liberté civile : d’un côté la tradition libérale, représentée notamment par Thomas Hobbes, et, de l’autre côté, une autre tradition, moins connue aujourd’hui, et baptisée par Skinner de « néo-romaine » ou de « républicaine ». Cela a débouché sur la parution, en 2000, d’un petit livre intitulé La liberté avant le libéralisme, recueil de trois conférences prononcées en 1997 au Collège de France à l’invitation de Pierre Bourdieu, et sur la publication, en 2009, de cet ouvrage sur Hobbes et la conception républicaine de la liberté.

Comme son titre l’indique, Hobbes est le sujet principal de ce dernier livre. Skinner entend reconstituer les étapes de la formation de sa théorie de la liberté. Il compare pour ce faire les trois principaux textes du philosophe : Les Eléments de la loi naturelle et politique (qui restèrent longtemps inédits et que Hobbes acheva d’écrire en 1640) d’une part, De Cive, qui parut en 1642 puis dans une version largement révisée en 1647 d’autre part, et enfin le Léviathan, qui connut lui aussi deux éditions différentes, en 1651 et en 1668.

L’essentiel de la démonstration de Skinner est orienté par la volonté de mettre en question le présupposé sur lequel se fondent la plupart des commentateurs et des spécialistes de Hobbes, et qui consistent à affirmer que, des Eléments au Léviathan, les convictions fondamentales du philosophe, y compris sa conception de la liberté, seraient demeurées relativement statiques et largement inchangées. Il n’y aurait donc qu’une seule théorie hobbesienne de la liberté, répétée de livres en livres. Mais pour Skinner, cette représentation est indéfendable. Et l’un des objectifs de son travail est ainsi de montrer que, au contraire, la pensée de Hobbes est traversée par des ruptures : selon lui,  l’analyse de la liberté à laquelle il procède dans le Léviathan constitue un « désaveu de ce qu’il avait auparavant soutenu ».

Mais l’on ne saurait se contenter de constater l’existence de telles discontinuités sans chercher à comprendre leurs origines. Ce qui suppose de réinscrire le philosophe dans les luttes politiques et les controverses idéologiques auxquelles il a pris part. Pour Skinner en effet, si Hobbes redéfinit son concept de liberté à partir du milieu des années 1640, c’est parce qu’il voulut contrer les tenants de la conception républicaine de la liberté, dont les opinions critiques envers la souveraineté absolue ne cessèrent du gagner du terrain en Angleterre durant tout la période qui suivit la publication du De Cive en 1642.

Les auteurs de la tradition républicaine, John Milton et John Hall notamment, ne sont pas très célèbres. Et pour cause : ils furent relégués au second plan dans la tradition de la philosophie politique du fait de la victoire idéologique de Hobbes, qui parvint à faire triompher ses conceptions et donc à s’imposer comme le « grand auteur » dans le canon des œuvres reconnues. Mais leurs écrits eurent néanmoins un retentissement très important en Angleterre au milieu du 17ème siècle. Lecteurs de Tite-Live et de Tacite, mais aussi de grands traités de la Renaissance sur le « vivere libero » comme ceux de Contarini ou de Machiavel,  ils prirent des position radicalement hostiles à la royauté absolue en affirmant l’idée selon laquelle on ne peut être libre que dans un Etat « libre », c’est-à-dire dans un système où le pouvoir de faire les lois réside exclusivement entre les mains du peuple. Des sujets gouvernés par un souverain absolu sont dépendants d’un pouvoir arbitraire, sur lequel ils n’ont pas prise. Ce qui équivaut, pour eux, à vivre dans une condition de servitude – et cela même s’ils ne sont pas concrètement opprimés ou mal traités. Cette critique de toute souveraineté absolue, et ses conséquences potentiellement subversives, inquiétèrent profondément Hobbes. Et c’est  donc pour la mettre en pièce qu’il élabora, dans le Léviathan, une conception totalement alternative de la liberté, compatible avec l’absolutisme. La liberté est définie par lui non pas comme « absence de dépendance » mais comme « absence d’opposition » : être libre, c’est simplement ne pas être empêché de se mouvoir en fonction de ses pouvoirs naturels. La liberté d’action n’est ôtée aux agents que si quelque opposition extérieure leur rend impossible d’accomplir une action. Et de ce point de vue, ajoute Hobbes, la loi ne limite pas ma liberté : nous ne sommes jamais physiquement empêchés de désobéir à la loi, ou, autrement dit, nous sommes toujours entièrement libres d’obéir ou de désobéir en vertu du choix que nous faisons. Hobbes tourne ainsi en ridicule la doctrine républicaine, qu’il juge totalement « absurde » : une fois que nous comprenons ce que recouvre la notion de liberté, nous voyons qu’il est également possible de vivre libre sous n’importe quelle sorte d’Etat. La forme du gouvernement n’affecte en rien notre degré de liberté : « Qu’une République soit monarchique ou populaire, écrit Hobbes dans le Léviathan, la liberté y reste la même ». Ces deux conceptions de la liberté n’ont cessé de se confronter. Elles se sont définies l’une contre à l’autre. En sorte que, selon Skinner, on ne peut comprendre la construction historique de la doctrine libérale et du libéralisme qu’à condition de les mettre en relation avec la doctrine républicaine.

Soulignons pour terminer que l’intérêt de ce livre n’est pas seulement historique, mais aussi théorique et politique. Skinner réaffirme en effet dans cet ouvrage un point important, caractéristique de sa démarche, et qu’il avait déjà développé dans un certain nombre de textes antérieurs : la théorie politique ne saurait être considérée uniquement comme un « système général d’idées ». Il faut rompre avec l’ensemble des modes de lectures qui neutralisent les textes passés. Et il faut rendre à ceux-ci leur violence originelle et leur dimension active. S’inspirant de la théorie performative du langage développée par Austin, Skinner affirme qu’il est nécessaire d’aborder les mots comme des actes : les textes philosophiques ne sont jamais au dessus de la mêlée et autonomes par rapport à elle, mais s’y inscrivent. Ce sont des interventions polémiques dans des conflits idéologiques. Les textes les plus abstraits, d’hier comme d’aujourd’hui, sont donc toujours engagés. En sorte que l’historien doit proposer un mode de lecture politique des prises de positions théoriques et philosophiques.

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