Le conflit entre l’IEP de Paris et « Science Po Paris 8 » : une illustration de la normalisation universitaire

A gauche, Alain Quemin, de Paris 8. A droite, Laurent Jeanpierre, de Paris 8

A gauche, Alain Quemin, de Paris 8.
A droite, Laurent Jeanpierre, de Paris 8

Il y a quelques jours, fin février 2014, le Fondation Nationale des Sciences Politiques a envoyé un courrier à la Présidente de l’Université Paris-8 pour protester contre l’utilisation de l’appellation « Science Po »  par le département de Science Politique de l’Université. Sciences Po Paris entend interdire à Paris 8 de faire usage de cette appellation dont elle se présente comme l’unique propriétaire. Immédiatement, les protestations contre cette attitude se sont multipliées. Mais le plus triste dans cette histoire, ce n’est pas le comportement, assurément déplaisant, de Sciences Po. C’est plutôt la normalisation de  Paris 8 que l’on y voit à l’oeuvre et la disparition de la singularité de cette université.

L’Université Paris 8 se donnait à l’origine pour projet de défaire les cadres académiques, d’incarner un espace alternatif, autre, susceptible de déstabiliser l’institution en  faisant circuler, dans l’espace intellectuel, d’autres manières de penser et d’écrire. Or le mimétisme du département de Paris 8 envers Sciences Po Paris montre la rupture avec cette ambition d’origine. En courant après Sciences Po, en érigeant ce modèle comme constituant ce à quoi il faudrait ressembler, cette université montre qu’elle est désormais en quête de respectabilité interne et de notabilité académique. Au lieu d’essayer d’incarner et de faire vivre un contre-monde, elle s’affirme comme faisant partie du même monde, du même espace, de la même famille que Sciences Po (Il est d’ailleurs très connu que beaucoup d’enseignants à Paris 8, notamment en science politique ou en sociologie, vivent cette situation comme une relégation, une situation un peu honteuse et dégradante par rapport à l’image qu’ils ou elles ont d’eux-mêmes, ce qui explique à la fois leur ressentiment et leur volonté de normaliser leur département pour se notabiliser en tentant de renvoyer au passé l’image « marginale » de cette Université.)

Quelle régression que de s’appeler « Science Po », que de mimer cette marque quand on est Paris 8 –  et qu’on devrait donc s’acharner à ressembler à tout sauf à une telle institution, dont on ne peut que déplorer le niveau intellectuel, les orientations théoriques et la ligne politique – que l’on relise les remarques dévastatrices de Bourdieu sur la science politique version Sciences Po ! Que le département de Science Politique de Paris 8 se nomme, de manière autonome et volontaire, de cette façon montre tout ce à quoi il a renoncé ; cela illustre sa participation objective, aujourd’hui, à  la conservation de l’ordre universitaire, à sa reproduction à l’identique, à ce que j’appelais dans Logique de la création l’auto-normalisation de l’avant-garde, processus très grave puisqu’il nuit au pluralisme du champ académique – et donc au pluralisme intellectuel : rien ne ressemble plus aujourd’hui au département de Science Politique de Paris 8 que celui de Paris 1, où l’on enseigne des choses assez semblables qu’à Sciences Po (on pourrait faire le même raisonnement en sociologie et sans doute dans d’autres disciplines). Il n’y a plus que Sciences Po pour croire qu’ils sont encore différents !

Que Sciences Po Paris puisse se sentir « concurrencé » par Paris 8 est avant tout triste pour Paris 8, et, plus généralement, finalement, pour nous tous, étant donné ce que cela révèle sur le devenir de cette université en particulier et de l’université en général en France aujourd’hui.

On pourrait dire les choses autrement : Sciences Po tient à refuser toute ressemblance avec Paris 8 ou d’autres universités. Dans ce cas,  Paris 8 devrait être fier de ce rejet. Ce qui est accablant pour eux, c’est que non seulement ils n’en sont pas fiers mais qu’en plus ils s’en plaignent.

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