Pourquoi je réédite « Sur la science des œuvres » en accès libre. Réflexions sur les pratiques de l’édition et de la publication.

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Depuis quelques semaines, mon livre Sur la science des œuvres, que j’ai publié en janvier 2011, est épuisé chez l’éditeur. J’ai donc récupéré les droits du livre. J’ai commencé à réfléchir à la manière de le rééditer et, mécaniquement, suivant l’habitude, j’ai pris contact avec divers éditeurs traditionnels et reçu plusieurs propositions.

Mais après réflexion, j’ai décidé de le rééditer en accès libre et gratuit sur mon site et de mettre en ligne le fichier pdf des épreuves de l’ouvrage (on peut le trouver en cliquant ici – Sur la science des oeuvres). Cette décision m’a amené à réfléchir sur les pratiques de l’édition et de la publication.

Le 11 septembre dernier, Robert Darnton a annoncé rendre librement accessibles deux de ses ouvrages sur la plateforme Authors Alliance. Il explique ce choix par la nécessité de faire vivre les livres au delà de leur existence commerciale. Il souligne que publier en ligne et gratuitement conduit certes les auteurs à perdre des revenus et des droits d’auteurs. Mais il insiste sur le fait que les revenus sont de toutes façons faibles pour les auteurs de sciences sociales et de philosophie et que, de ce point de vue, l’enjeu majeur est plutôt de conquérir de nouveaux lecteurs, de faire circuler les écrits le plus largement possible. A l’inverse, s’en tenir aux formats traditionnels risque de condamner de nombreux écrits à tomber dans l’oubli.

Il est certain que, après qu’un livre a circulé dans les circuits traditionnels, il est nécessaire de faire en sorte qu’il circule autrement, plus librement peut-être, à travers d’autres canaux.

Mais prendre la décision de rééditer l’un de ses ouvrages en ligne, gratuitement, est loin d’être aisé. Il y a certes les raisons économiques que Darnton met en avant. Mais elles ne sont pas les plus importantes. Nous vivons encore très largement dans un monde au sein duquel ce type de pratique a tendance à être perçu négativement, ou comme le résultat d’un échec, ou comme un manque par rapport à une « vraie » publication ou une « vraie » réédition. François Bon raconte que jamais on ne trouve dans les suppléments littéraires des journaux de compte-rendus des livres qui sortent en ligne, comme si ces ouvrages n’existaient pas vraiment, comme si ce qui apparaissait sur l’espace public grâce à l’édition numérique n’était pas doté d’une existence comparable à ce qui apparaît sur du papier – ce qui conduit à invisibiliser ce que produit l’édition numérique et les pratiques nouvelles qui s’y inventent.

Rééditer (voire, a fortiori, publier pour la première fois) un livre en ligne a toutes les chances d’être vu comme le résultat d’un « échec », comme l’acte d’un auteur qui aurait échoué à trouver un moyen de (ré)éditer vraiment le livre, chez un « vrai » éditeur. Dès lors, paradoxalement, cette publication est susceptible d’être couteuse symboliquement pour celui ou celle qui l’entreprend. Publier quelque chose de plus à travers les formats numériques, ou en ligne et gratuitement, ne vous fait pas être un peu plus un auteur mais un peu moins un auteur.

Les modes de perception et les structures symboliques contemporaines, en retard sur les structures sociales et les pratiques effectives, exercent de puissants effets de censure. A tel point que l’on assiste à cette situation étrange où de nombreux auteurs préfèrent que certains de leurs textes demeurent indisponibles, disparaissent de la circulation publique, plutôt que les rééditer en empruntant des nouveaux formats en ligne par peur des conséquences néfastes que ces choix pourraient avoir sur leurs « réputations ». Il est tout de même étrange que les valeurs qui président au fonctionnement des champs intellectuel, culturel et académique agissent plutôt comme des forces interdictives et de raréfaction des oeuvres que comme des instruments qui permettent de démultiplier les prises de parole légitimes et les formats disponibles.

En tout cas, cela démontre à quel point nous adhérons aujourd’hui très largement à une conception sacrificielle de l’écriture et de la publication (conception qui règne aussi bien dans le champ culturel que dans le champ universitaire), comme si la légitimité et la valeur d’une pratique d’écriture et de publication dépendaient de sa soumission à des épreuves de censure (éditeurs, libraires, journalistes, etc.) et à sa capacité à les affronter avec succès, quand une certaine autonomie et une certaine indépendance, une certaine liberté, font à l’inverse peser un soupçon sur la valeur de l’entreprise. Tout se passe comme si être un auteur voulait dire se soumettre à une série d’étapes de censures externes.

Voici donc Sur la science des œuvres en format numérique et gratuit, ici : Sur la science des oeuvres. Ce livre s’interroge sur ce que signifie comprendre et expliquer les œuvres, sur la sociologie de la culture (et notamment la théorie des champs de Pierre Bourdieu). Il réfléchit sur la création des oeuvres, sur leur circulation et leur réception, sur les rapports entre la biographie de l’auteur et ses productions, sur la politique, etc. En voici la table des matières.

AVANT-PROPOS                       7

  1. LES FONDEMENTS DE LA SCIENCE DESŒUVRES 10

Contre la tradition philosophique – Contre la doxa littéraire – La notion de contexte

  1. LA SOCIOLOGIE DES CHAMPS DE PIERRE BOURDIEU 20

Les limites du marxisme – Jean-Paul Sartre et la notion de projet – Le concept de champ

  1. LE PROBLÈME DE LA CRÉATION 39

Marges – de la sociologie – Des classeurs classés par leurs classements – Les cadres

institutionnels de la pensée sociologique – Voir la réalité autrement – Créer son champ –

Le point de vue du sociologue

  1. QU’EST-CE QU’UNE ŒUVRE ?     64

Des fragments d’autobiographie – Une analyse neutralisante des œuvres – L’opposition

« champ scientifique » et « champ politique » – Une idéologie de la recherche –

Politique de la lecture – Pluraliser les contextes

  1. SUR LA SOCIOLOGIE DE LA RÉCEPTION 94

Comment les textes échappent à leur contexte – Une autre perception de la réception

publique

CONCLUSION – DU DROIT À LA LECTURE 114

Un impérialisme disciplinaire – Contextualisation et interprétation

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