« En défense des accusés du quai de Valmy ». Tribune dans Libération

QV

Du 19 au 22 septembre se tient, au tribunal correctionnel de Paris, le procès de l’affaire du quai de Valmy. La scène est impressionnante et l’écho fut considérable. En plein mouvement contre la loi travail de 2016, des syndicats de policiers avaient appelé le 18 mai à un rassemblement place de la République contre ce qu’ils désignaient comme la «haine antiflics». Un contre-rassemblement fut alors organisé au même endroit par le collectif Urgence notre police assassine pour dénoncer les violences et l’impunité policières. Ce rassemblement fut interdit. Les militants qui s’y rendirent tout de même furent dispersés. Ils partirent de la place sous forme d’une manifestation spontanée. Et là, quai de Valmy, ils croisèrent une voiture de police. Dans l’excitation et la colère, certains individus agressèrent les policiers et attaquèrent la voiture, qui brûle.

La police et la justice ont tout de suite construit une narration de ces faits : ils seraient l’expression de la violence propre à un petit milieu («antifa», «ultragauche») animé par une détestation des forces de l’ordre. D’ailleurs, peut-être est-ce vrai. Mais dans le même temps, cette vision réductrice empêche toute appréhension politique de la séquence. Car l’affaire du quai de Valmy ne se serait pas produite si un ensemble de logiques ne s’était mis en place, dont il faut comprendre les ressorts et les responsabilités, qui ont contribué à façonner les expériences des sujets contestataires. Elle appelle plus le regard compréhensif de la sociologie politique que l’action répressive de la justice pénale.

Il faut se souvenirde la tension qui régnait lors du mouvement contre la loi travail : la brutalité d’un gouvernement prétendument de gauche qui entendait imposer une loi de régression sociale en utilisant l’article 49-3 à l’Assemblée et en décourageant la contestation par la force : contrôles d’identité, gazages, matraquages. On estime à 1 000 le nombre de blessés suite à un usage ahurissant de la force (1) ! L’affaire du quai de Valmy est un produit de ce contexte : elle est le résultat de l’intransigeance du gouvernement de l’époque, notamment Manuel Valls et Bernard Cazeneuve, dont les méthodes se rapprochaient plus de la technocratie autoritaire que de la pratique démocratique.

Il faut se souvenir aussi des violences policières qui se sont multipliées, dont toute personne qui a manifesté peut témoigner (coups, bousculades, contrôles arbitraires, fouilles, etc.) et qui n’ont jamais été mises en question par les ministres, bien au contraire, et ont engendré une véritable exaspération. Qui ne se rappelle que le slogan le plus scandé, lors des manifestations était : «Tout le monde déteste la police» ?

Et il faut se souvenir enfin du sentiment d’indignation qui nous traversait alors, avec un Etat dont le comportement se situait de plus en plus aux limites de la démocratie. Comme l’a montré Amnesty International, le droit de manifester a été menacé par l’Etat au cours de cette période à travers le recours à différentes pratiques : manifestation interdite, assignation à résidence, contrôles d’identité, etc. Ces pratiques traduisent une redistribution symbolique de l’idée démocratique. Peu à peu, l’Etat a transformé le sens de la manifestation. Manifester a de moins en moins été appréhendé par les corps de l’Etat comme quelque chose d’évident, qui relève d’un droit et de plus en plus comme une sorte de privilège qu’ils accordaient ou non selon leur volonté. Quand l’Etat se pose comme détenteur d’un droit de regard sur la protestation, quand il refuse qu’elle trouble l’ordre public alors que c’est sa fonction, il dénaturalise ce droit. Et quand, entre les sujets politiques et l’exercice de leurs droits se dresse la police, il est nécessaire que la police devienne ce contre quoi la manifestation et l’aspiration démocratique se déploient.

L’exaspération contre la police est la forme qu’a prise, à ce moment-là, la revendication d’une reconquête contre un appareil d’Etat, qui, presque physiquement, nous étouffait.

Quand nous regardons les images de l’agression quai de Valmy, plutôt que d’orienter notre regard vers les quelques individus agissants, nous devons voir la violence d’une séquence politique, d’un mode de gouvernement, liée à la violence du vallsisme, mais aussi à celle de la privation démocratique et des pratiques policières. Quai de Valmy exprime les affects inscrits dans la politique contemporaine : ne pas avoir envie de subir ça, d’être gouverné comme ça, et ne pas pouvoir agir. Etre pris malgré soi dans une situation contre laquelle on ne sait pas quoi faire. Ces expériences de la dépossession et de l’impuissance, qui peut dire qu’il ne les a pas ressenties ? Réagir de manière politiquement juste à ce qui s’est passé le 18 mai devrait consister à affronter ces questions et à en tirer les leçons, pas à s’indigner, ou à distribuer quelques années de prison à des militants qui n’ont au fond fait qu’exprimer par leurs actes une inquiétude et une colère collective.

 

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