La rhétorique anti-néolibérale et l’uniformisation de la vie intellectuelle

La question du néolibéralisme occupe une place centrale dans la pensée contemporaine. On pourrait presque affirmer qu’elle constitue l’équivalent de la « question sociale » qui se posait  à la fin du XIXème siècle. On trouve en effet dans les deux cas une même conviction que quelque chose de nouveau est en train d’arriver. Il existe pourtant une différence essentielle entre la situation d’hier et la présente. L’irruption de la « question sociale » avait débouché sur la naissance d’une époque particulièrement riche sur le plan intellectuel. Par riche, il ne faut pas seulement entendre une période d’invention, de création, de fabrication d’idées nouvelles. Il faut surtout comprendre une période de conflit, de confrontation, de dissensus : la réalité était l’objet d’interprétations contradictoires. Les diagnostics les plus divers, les analyses les plus antithétiques, les remèdes les plus antinomiques se sont opposés  les uns aux autres. Au cours de cette période, des visions du monde les plus radicalement hétérogènes se sont affrontées les unes aux autres.

C’est un processus inverse qui se produit actuellement. A la différence de la question sociale, la question néolibérale n’engendre pas une prolifération des conflits théoriques et des divisions politiques. Elle produit une uniformisation et une limitation de la vie intellectuelle. Elle suscite le consensus plus que le dissensus, efface des clivages au lieu d’en produire de nouveaux. Les livres, les articles, les tribunes consacrés à ce sujet (et ils sont nombreux !) utilisent presque systématiquement les mêmes rhétoriques, les mêmes perceptions, les mêmes grilles de lectures. De la droite dure à la gauche pseudo-révolutionnaire, de la gauche de plus en plus conservatrice (autour de la revue Esprit ou de Pierre Rosanvallon) à celle qui se présente comme radicale, les auteurs ressassent des analyses quasiment superposables. En d’autres termes : le problème du néolibéralisme agit aujourd’hui comme un puissant facteur d’éradication des clivages intellectuels et politiques – qui constituent pourtant l’un des éléments essentiels à la bonne santé du débat théorique. Au lieu de déclencher une multiplication d’interprétations contradictoires, il suscite des sentiments analogues chez des personnes dont on aurait pourtant pu attendre qu’elles prennent  des positions éloignées, voire opposées. Il y a aujourd’hui sur cette question une sorte de rétrécissement de l’espace du pensable et du dicible, d’appauvrissement des options possibles et disponibles, bref, une crise générale de la faculté d’imagination. Ce qui nous imposerait d’ailleurs de nous pencher sur ce phénomène curieux qui veut que des auteurs – ou, du moins des individus qui se pensent comme tels – se succèdent dans l’espace public à coup de livres, d’articles, de tribunes, etc. pour écrire ce qu’il est déjà possible de lire partout ailleurs et pour dire des choses mille fois dites et redites. A quelles nécessités étranges peut bien obéir une telle attitude, contradictoire avec la fonction même de l’acte d’écrire, avec le projet éthique de se constituer comme intellectuel ?  Pourquoi tenir un discours qui n’a pour but ni d’augmenter les connaissances, ni de déconstruire des évidences, ni de faire émerger des problèmes nouveaux, mais de répéter ce que l’on sait déjà (ou ce que l’on croit savoir) et de le réaffirmer ?

Bien que personne ne l’ait jamais consciemment construite et élaborée, la rhétorique antilibérale est fort bien structurée. Elle  forme un tout cohérent, dont les principaux éléments s’appellent mécaniquement les uns les autres, ce qui explique sans doute l’emprise qu’elle exerce sur les cerveaux et la difficulté de s’en déprendre. A bien des égards, elle fonctionne comme la théorie des climats de Montesquieu telle que l’analysait Pierre Bourdieu,  mythologie intellectuelle dont la cohérence scientifique apparente était sous-tendue par une cohérence mythique implicite et dont la puissance de séduction s’enracinait dans le fait qu’elle puisait dans les oppositions les mieux enfouies de l’inconscient social ses principes d’analyse.

La quasi-totalité des textes qui portent, aujourd’hui, sur le néolibéralisme, sont engendrés par cette même matrice. Ils tournent tous autour d’un certain nombre d’axes clairement identifiables, que, néanmoins, ils accentuent ou développent  plus ou moins selon leurs orientations ou leurs logiques internes.

Et au cœur de ce dispositif, formant le noyau dur de ce discours, on trouve, bien sûr, une dénonciation de l’individualisme. Le néolibéralisme instaurerait le règne du moi, de l’égoïsme, du repli sur soi. Il valoriserait la recherche de l’intérêt particulier. Il contribuerait à la fabrique d’un « néo-sujet»  dont la caractéristique et la spécificité historiques seraient de n’avoir qu’un sens extrêmement réduit de la communauté, du collectif, de la solidarité. Il ne penserait qu’à lui seul. Replié sur ses intérêts particuliers et son irréductible singularité, il se vivrait comme radicalement autonome, libre, émancipé de toutes attaches, de tout ancrage et de toute détermination. Une véritable monade. Tout ce qui ressortirait au « social », à «l’institution commune », au « vivre ensemble », lui apparaîtrait comme une chose vaine et futile, ou une contrainte absurde et dépourvue de signification. Aujourd’hui, le collectif ne jouirait plus d’aucun prestige ni d’aucune autorité naturels – et  le « nous » serait subordonné au « je ». Désormais, les individus ne se soumettraient plus à aucun principe supérieur et à aucune valeur transcendante indispensable pour « faire » ou « refaire société » (les normes ou les valeurs partagées, la réciprocité). Ce qui provoquerait à la fois une crise du « lien social » (la désaffiliation), du soin mutuel (le « care ») et des solidarités – ainsi que la multiplication des mouvements minoritaires, ces phénomènes pathologiques au sein desquels les individus réclament des droits (on pourrait appeler cela… la démocratie) et où ils expriment leur refus de s’aliéner au monde du « symbole » et de la « loi » au nom de leur désir.

L’idéologie néolibérale contribuerait à éroder tout ce qui relève d’une logique de la « communauté » au nom d’une logique de l’individualité et du particularisme. Les relations de réciprocité, de don, d’assistance, s’effriteraient, et seraient petit à petit remplacées par des relations marchandes. Les individus ne se penseraient plus comme les membres d’un groupe à l’égard duquel ils auraient un certain nombre d’obligations, mais comme des atomes auto-suffisants et auto-référents.

Cette destruction de toute transcendance, de toute référence à quelque entité supra-individuelle que ce soit est souvent présentée comme une conséquence de l’un des éléments les plus « dangereux » du néolibéralisme : son économisme. Car le néolibéralisme tendrait à étendre à l’ensemble du monde social les principes de l’économie. La logique de la maximisation du profit contaminerait les divers aspects de la vie en société : la recherche de l’intérêt individuel et le calcul perte/bénéfice régiraient de plus en plus de comportements, et pas seulement, comme cela était traditionnellement le cas, ceux qui président à  l’échange de biens et de services. Tous les secteurs deviendraient peu à peu soumis à la rationalité économique et à ce qu’elle commande. La morale, la religion, la politique, le droit, etc., perdraient leur force prescriptrice. Aujourd’hui, une action ne serait plus entreprise parce qu’elle est « bonne », parce qu’elle est « juste », parce qu’elle est « légitime », parce qu’elle est « légale », mais uniquement parce qu’elle apparait à son auteur comme « rentable ». Les sociétés traditionnelles se fondaient sur l’institution d’une frontière entre l’économique d’un côté et le non économique de l’autre (la morale, la religion, la famille, la politique). Il n’y aurait plus, aujourd’hui, de hors-économie. Par conséquent, ce qui triompherait dans la configuration actuelle, ce serait aussi quelque chose comme une nouvelle image de l’homme, une nouvelle anthropologie, un nouveau type de sujet : l’homo oeconomicus. Les types d’hommes et de femmes fabriqués par le néolibéralisme placeraient toujours leurs intérêts, leurs désirs et leurs plaisirs au premier plan ; ils n’obéiraient pas à des valeurs, des lois, des principes légitimes, mais à ce que commande la logique du calcul économique et de l’égoïsme.

Au fond, la société libérale serait à peine une société. Les acteurs s’y comportent comme des atomes juxtaposés, concentrés sur leurs intérêts privés. A la loi sociale de la réciprocité se substituerait la loi du marché.  Et si la remise en cause de ces carcans collectifs qui enserraient et régulaient les actions individuelles (la morale, la religion, l’Etat, l’intérêt collectif, etc.) a pu être perçue, à un moment, comme émancipatrice et libératrice, elle déboucherait en fait, au final, sur la naissance d’une société dépourvue d’idéaux, où, livrés à eux-mêmes, les hommes vivent des vies désinscrites des institutions qui pourraient les arracher à l’insignifiance et leur donner du sens.

Enfin, pour clore cette présentation du portrait apocalyptique de nos sociétés que tant d’auteurs se plaisent à brosser, il faut ajouter que la propagation d’une  rationalité de nature marchande est également accusée de faire peser une menace grave sur la Culture. La civilisation libérale serait une civilisation « matérialiste », au sein de laquelle  les individus négligeraient la valeur irréductible du « spirituel ». D’abord parce que quand rien ne vaut plus que ce qui est « rentable », « échangeable » et « utile », la connaissance, le savoir, l’art, apparaîtraient comme des activités secondaires et accessoires. Mais également ensuite parce que l’emprise généralisé des forces du marché signifierait que, aujourd’hui, les idées, les lettres, les arts, en viendraient peu à peu à être traitées comme de vulgaires objets, comme des marchandises échangeables, segmentales et évaluables. Ces biens communs et inestimables que sont les mots, les sons, les images, etc. seraient réduits au statut de simples produits destinés à alimenter l’appropriation et l’échange économiques. Leur valeur se résumerait à leur valeur marchande. Un climat particulièrement dangereux pour les Humanités, pour la littérature, pour la création artistique, pour la recherche fondamentale, se mettrait donc en place. L’obsession du calcul, de la rationalité, du commerce, de l’évaluation etc. se développerait aux dépens des activités qui valorisent l’interprétation, l’intuition, le tâtonnement ou l’imagination – et donc de tout ce qui contribue à donner de la vitalité au monde de la Culture (avec, cela va sans dire, un grand C).

Dénonciation de l’individualisme et du repli sur soi, de la perte de l’autorité et des transcendances, de la crise des « solidarités », de la fin de la « Culture » et du « sens », du triomphe de l’ « utilitarisme », de l’homo œconomicus, de la performance,  etc.,  tous ces thèmes définissent ce que l’on peut désigner comme l’espace de la non-pensée du néolibéralisme. Tout l’enjeu est donc de rompre avec celui-ci pour se demander comment élaborer une critique du néolibéralisme qui ne s’adosserait pas, consciemment ou inconsciemment, aux valeurs pré-libérales, et qui ne fonctionnerait pas comme une machine à valoriser la religion, la morale, l’Etat, la norme collective opposés à l’individualisme, au calcul, etc. ?

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