Tristesse : quelques mots sur Marcela Iacub (une analyse sociologique)

MI BOOKSComme je suis en train de travailler à mon prochain livre sur la Justice et le système pénal, j’ai été amené à relire certains livres de Marcela Iacub : Le crime était presque sexuel, De la pornographie en Amérique, L’Empire du ventre, Penser les droits de la naissance, etc. Qu’il est étrange de constater que c’est la même personne qui a écrit de tels ouvrages et qui est devenue ce qu’elle est aujourd’hui (je préfère volontairement ne pas donner de qualificatifs).

Les livres théoriques et d’histoire du droit de Marcela Iacub étaient de grands livres. Sans doute Penser les droits de la naissance (sur l’arrêt Perruche) est-il son texte le plus impressionnant. On y voit à l’œuvre ce qui constituait alors l’originalité et la singularité de sa démarche, sa puissance intellectuelle, sa capacité à faire du droit une technique de pensée, et surtout son anti-naturalisme et son anti-fondationnalisme méthodologique, qui lui permettent de voir dans le droit non pas seulement  un instrument de contrainte mais aussi l’un des lieux possibles de l’invention.

Dans Le crime était presque sexuel, elle s’efforçait d’aborder rationnellement ce qui émergeait de nouveau dans le domaine de la technologie et essayait d’en saisir les potentialités novatrices : le clonage, les biotechnologies, la PMA, etc. Dans L’Empire du ventre, elle proposait d’analyser l’histoire des dispositifs de la parenté et de la filiation comme autant de techniques fictionnelles, sans aucun rapport à ce qu’on nomme la nature, elle-même pensée comme une institution juridique artificielle.

Le destin de Marcela Iacub – l’interruption de son travail, sa soumission aux dispositifs médiatiques, sa façon de frôler désormais le conservatisme, etc. –  pose une question théorique, politique, et sociologique. C’est la question qui hantait Pierre Bourdieu sur les conditions de l’innovation  – question que j’ai reprise dans mon ouvrage Logique de la création. Bourdieu considérait que les trajectoires de renoncement au travail d’avant-garde s’expliquaient avant tout par la pression et la séduction des demandes externes, médiatiques, éditoriales, etc. C’est sans doute vrai. Mais ce que montre le cas Iacub, c’est la responsabilité de l’Université dans la disparition des démarches créatrices. L’Université est incapable d’incarner un contre-monde.

Etre innovant, radical, isole aussi dans l’Université, etc. Etre un auteur ou bien être un chercheur intégré académiquement représentent deux modes de subjectivations antagonistes. Dès lors, il existe une extrême vulnérabilité des existences des créateurs, qui les amène à se vivre comme isolés, rejetés, jamais reconnus comme ils ou elles le mériteraient, etc. Paradoxalement, les individus qui créent dans leur champ sont souvent perçus par tous les autres comme le centre, ils sont ce contre quoi chacun se définit, ils sont au centre des conversations, et, pourtant, eux se vivent comme marginalisés, ostracisés. Par exemple, ils ne sont pratiquement jamais invités aux événements ou aux séminaires obscurs qui font le quotidien des chercheurs et des chercheuses et qui contribuent si considérablement au conformisme logique propre à l’académie (l’interconnaissance et l’interdépendance amènent à partager le même état des problèmes et à ne pas chercher à les dépasser, toute déviation étant perçue comme une transgression etc.). Bizarrement, ces non-invitations à ces non-lieux sont vécues comme des actes violents par les auteurs innovants, qui n’auraient pourtant même pas envie d’y aller. Mais cet isolement, cette mise à distance peuvent pousser les auteurs faiblement intégrés universitairement à chercher d’autres types de reconnaissance, à aller au-devant d’autres demandes, etc.

La création éloigne des pôles de la reconnaissance immédiate interne (commission universitaire, membre du CNU, séminaire, etc.) comme externe, et de toutes les institutions qui donnent des justifications d’exister. Ce sont de tous ces petits profits symboliques qu’apportent de tels dispositifs qu’il faut faire le deuil lorsque l’on choisit la vie innovante.

Dès lors, le destin de Marcela Iacub ne pose pas une question psychologique, mais sociologique et donc politique : comment accueille-t-on les travaux d’avant-garde au sein des institutions ? Quelle place fait-on aux individus qui essaient de proposer d’autres manières de réfléchir et d’inventer d’autres démarches ? Comment faire vivre une culture autonome et une culture de l’autonomie ?

Ce sont ces problèmes que l’Université et, plus généralement, les instances du monde intellectuel (éditeurs, critiques, etc.) devraient affronter. Plutôt que d’ironiser sur son parcours et de railler (souvent à juste titre) ses apparitions médiatiques, il faut comprendre quelle part de responsabilité les instances culturelles, universitaires, etc. portent dans ce destin. Et poser la question de savoir comment l’Université devrait fonctionner pour préserver les auteurs créatifs, les encourager à continuer d’être ce qu’ils sont plus que de les conduire à se saborder. Ce qui, après tout, devrait être sa fonction et sa raison d’être (même si cela représente incontestablement une utopie aujourd’hui).

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