Que signifie appartenir à l’Université ? Sur l’autonomie de la vie intellectuelle et de la pensée critique par rapport à l’Université.

L’une des objections à laquelle se heurte régulièrement la critique de l’Université consiste à affirmer que des auteurs comme Derrida, Bourdieu, Foucault, Althusser, Deleuze, etc. appartenaient à l’université et que, par conséquent, l’université reste le lieu de la production de la pensée critique. Mais est-ce vrai ? Peut-on dire que Foucault, Bourdieu, Deleuze, Derrida, etc. appartenaient à l’université ? Que veut dire appartenir à l’institution académique ?

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La publication le 19 août dernier de mon texte sur Derrida et l’idée d’une « complémentarité » entre la philosophie académique et la philosophie médiatique, contre lesquelles se définit la pensée critique, a suscité de nombreux commentaires et réactions. Parmi ceux-ci, un texte de Pascal Maillard notamment:« Université et crise de la critique. ». Maillard souligne des enjeux importants et insiste sur la nécessité de contextualiser l’intervention de Derrida, de prendre en compte les effets des réformes néolibérales, etc.

L’une des objections renvoie à un point essentiel. Il s’agit de l’idée selon laquelle opposer la pensée critique et la pensée académique ce serait oublier que des auteurs comme Derrida, Bourdieu, Deleuze, Barthes, Althusser, Foucault etc. appartenaient à l’université et que, par conséquent, l’université reste malgré tout le lieu de la production de la pensée critique : « Il est bien difficile de concevoir la philosophie française en dehors de l’université. Elle est le cadre institutionnel dans lequel les philosophes ont cherché, enseigné et diffusé leurs pensées. Et continuent de le faire. »

Peut-on dire que, puisque Foucault, Bourdieu, Deleuze, Derrida, etc. appartenaient à l’université, l’université est le lieu où les savoirs critiques sont produits ? Peut-on affirmer même que Foucault, Bourdieu, Deleuze, Derrida, etc. appartenaient à l’université ? Que veut dire appartenir à l’université et de quelle université parle-t-on ?

Appartenance utilitaire vs adhésion

Pour pouvoir écrire, pour pouvoir s’engager dans une vie intellectuelle il faut disposer des conditions matérielles nécessaires. L’appartenance à l’université, ou à des institutions publiques (CNRS, Collège de France) de la plupart des penseurs critiques relève selon moi pour une grande part de cette logique. Leur appartenance universitaire est, pourrait-on dire, en partie matérielle et utilitaire : elle ne dit rien d’une adhésion à une identité ou au modèle de la recherche académique (d’ailleurs, inversement, beaucoup d’exclus de l’université ou d’individus en dehors de celle-ci ou aspirant à y entrer reprennent à leur compte les formes de pensée les plus académiques).

Même s’ils appartenaient professionnellement à l’université, des auteurs comme Foucault, Bourdieu, Deleuze, Derrida s’inscrivaient en fait dans une vie intellectuelle, créatrice, critique qui se développe très largement à côté de la vie académique (dans Logique de la création, je parle de deux mondes antagonistes). Leur horizon mental n’était pas l’horizon disciplinaire et professionnel, leurs interlocuteurs n’étaient pas leurs «collègues » imposés, etc. Ils constituaient leur champ de discussion sans se laisser prescrire celui-ci par l’institution et ses découpages.

En d’autres termes, même si ce sont des individus occupant des positions dans l’université qui la mènent (mais pas toujours, cf. Sartre, Beauvoir, Bataille, Lacan, Wittig, etc.), la vie intellectuelle et conceptuelle se passe en dehors de l’université, selon d’autres temporalités et d’autres règles, dans d’autres espaces (l’idée de communauté disciplinaire y est dissoute par ex.), avec d’autres modes d’écritures, avec d’autres supports (des livres chez des éditeurs intellectuels plutôt que des articles, ou alors des articles dans des revues d’avant-garde).  Foucault le disait lui-même dans un entretien en 1983 : même si la plupart des intellectuels sont des universitaires, la vie intellectuelle a lieu très largement en dehors de l’Université (https://twitter.com/didiereribon/status/634717142118744064)

Au fond, nous avons ici affaire à une situation assez proche de celle qui existe dans le champ littéraire. Beaucoup d’écrivains sont ou ont été par exemple professeurs dans le secondaire: Annie Ernaux, Pierre Bergounioux, etc. Personne ne dirait que l’enseignement secondaire est le lieu de la littérature. L’appartenance des écrivains à l’enseignement secondaire est utilitaire comme celle des penseurs critiques à l’université. Ils s’en servent comme les intellectuels critiques se servent de l’université pour développer leurs travaux, transmettre leurs pensées, etc.

Il y a plusieurs manières d’appartenir à l’université, différentes façons de faire quelque chose de son appartenance à l’université et d’investir cette identité : on peut s’efforcer de créer des espaces d’expérimentation, d’ouverture,  d’accueil à l’inédit, c’est-à-dire  utiliser la liberté donnée pour donner plus de libertés à soi et aux autres ou, au contraire, se servir des positions institutionnelles et des pouvoirs d’Etat pour en faire un lieu de censure, de normalisation et de pouvoir (Evidemment je ne m’en prends pas aux enseignants qui font leur travail dans l’université mais ceux qui utilisent leur position pour stériliser toute possibilité de la vie intellectuelle).  C’est malheureusement cette deuxième option qui se développe très largement depuis le début des années 1980. Et d’ailleurs la critique des médias et du néolibéralisme telle qu’elle est formulée aujourd’hui fonctionne très largement au service de cette éthique de la normalisation puisque l’accentuation de la professionnalisation des disciplines est perçue comme un rempart contre la dérégulation, contre l’essayisme, etc. Ce qui montre une nouvelle fois la solidarité, soulignée par Derrida, entre la recherche la plus académique et la sous-pensée médiatique.

Les institutions auxquelles appartenaient Derrida, Bourdieu, Foucault, Deleuze, Althusser, (L’ENS, l’EPHE puis l’EHESS, Vincennes, CNRS) se définissaient en grande partie à l’époque contre l’académisme – ce qui a bien changé. L’ENS, l’EPHE puis l’EHESS, Vincennes formaient une constellation de lieux qui faisaient vivre une image de la pensée alternative à celle qui régnait dans l’université et donc concurrente de la philosophie ou des sciences sociales académiques, disciplinaires et professionnalisées  (avoir soutenu une thèse n’était pas nécessaire pour y entrer). C’est la raison pour laquelle ces auteurs ont trouvé refuge dans ces institutions marginales académiquement mais centrales intellectuellement à l’époque  – et ils ont pu y avoir des postes sans thèse (Bourdieu et Barthes n’ont pas de thèse, Derrida n’a soutenu la sienne sur travaux qu’en 1984, Althusser aussi en 1975, etc.)  On pourrait donc dire de ces institutions qu’elles rendaient possibles le fait de développer des œuvres critiques et intellectuelles, de mettre en place des enseignements hétérodoxes, des séminaires qui obéissaient à des formes non-institutionnelles etc. tout en occupant une position académique.

Quel est, dès lors, l’un des problèmes essentiels aujourd’hui ? C’est l’auto-normalisation des fractions de l’université qui auparavant appartenaient à l’avant-garde, et qui fait qu’il n’y a plus aujourd’hui de pôles comme Vincennes, l’EHESS, l’ENS capables d’incarner des contre-pouvoirs aux pouvoirs académiques modaux et d’accueillir les auteurs dotés d’une humeur anti-institutionnelle, qui mettent en place des démarches critiques, créatrices et intellectuelles (ce qui est la même chose). Ces lieux sont même devenus des rouages très forts de la reproduction des pesanteurs instituées. Cette uniformisation de l’université et des lieux de recherche est très inquiétante puisque, en dernière instance, c’est l’université et ses émanations qui contrôlent l’accès aux postes, qui fournissent des conditions matérielles d’existence  et donc beaucoup d’œuvres, beaucoup de démarches s’éteignent, meurent, disparaissent, faute de recrutements. Mais cela, précisément, nous ne le savons pas.

On peut poser la question ainsi : que ferait Bourdieu sans thèse aujourd’hui? Ou trouverait-il refuge ? Et Derrida? Et Foucault lui-même ? Aucun ne serait qualifié par le CNU, cela va sans dire. Le CNU en philosophie et en sociologie exerce les mêmes contrôles de l’orthodoxie disciplinaire qu’en économie mais sans susciter les mêmes indignations. Placés face à une situation comme la nôtre ces auteurs auraient éprouvé la plus grande difficulté à trouver un poste et donc à écrire leur livre et à affirmer leurs démarches. Ça n’aurait pas été la faute au néolibéralisme, mais à l’université elle-même.

Plus récemment, Georges Didi-Huberman a été refusé 3 fois comme directeur d’études à l’EHESS, où il est toujours maitre de conférences. La candidature de Giorgio Agamben y a tout simplement été rejetée. Didier Eribon a été refusé une fois au CNU en sociologie et une fois en philosophie aussi avant d’être finalement qualifié ! Tous ces auteurs qui ont une œuvre internationalement reconnue sont évalués par des gens totalement éloignés de la vie intellectuelle et qui érigent cet éloignement en modèle plutôt qu’ils ne se donnent pour fonction d’y accueillir les auteurs innovants et qui comptent. Tout se passe comme si avoir une œuvre était un point négatif qui manifestait une extranéité avec l’Université – un mode de vie non-universitaire. La liste des refus est loin d’être limitative. Je précise, pour éviter certains commentaires déplaisants, que, pour ma part,  j’ai été qualifié par le CNU en philosophie et en sociologie. Ça n’a pas beaucoup d’importance, mais je le dis parce que l’un des opérateurs de neutralisation de la critique consiste à renvoyer l’énonciation de vérités au ressentiment et à la jalousie – selon un schéma que les journalistes utilisent beaucoup pour disqualifier la critique des médias.  (J’ai ensuite eu la chance de trouver très vite un poste dans une Ecole d’Art. Mais je dois préciser que si j’avais cherché un poste dans l’université sans l’obtenir, cela constituerait un point négatif pour l’université plutôt que pour moi)

La critique de la pensée académique n’est pas une critique de l’Université, qui reposerait sur l’idée selon laquelle la pensée créatrice s’épanouirait toujours au-dehors. Il s’agit au contraire de faire vivre une autre idée de l’université, du travail intellectuel, une autre éthique de la connaissance pour créer à nouveau des lieux ouverts, pour transformer l’université et en faire un espace accueillant à des démarches différentes. Dans la configuration actuelle, cela amène souvent à prendre des positions qui s’opposent frontalement à l’humeur dominante au sein de l’institution, à nouer des alliances en dehors du champ académique. Mais ça, ce n’est pas de ma faute.

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