« Un futur pour les Ecoles d’Art. » Intervention à la séance de clôture des Assises nationales des Ecoles supérieures d’art.

Les Assises Nationales des Ecoles Supérieures d’Art ont eu lieu les 29 et 30 octobre 2015 à Lyon. Organisées l’Association Nationale des Ecoles Supérieures d’Art, elles portaient sur le futur des Ecoles d’Art. Dans ce cadre j’ai été invité à participer à la séance plénière de clôture. Voici le texte de mon intervention qui porte notamment sur le rapport des Ecoles d’Arts au modèle universitaire et sur leur relation au champ social et politique.

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Je remercie beaucoup les organisateurs et notamment Emmanuel Tibloux, président de l’Andéa, pour m’avoir invité à cette séance.

Avant de commencer, je voudrais insister sur le fait que, pour moi, prendre la parole devant vous sur un sujet aussi important et complexe que les fonctions et les futurs des Ecoles d’Arts constitue une situation difficile, et, pour tout dire, intimidante. Vous êtes, pour l’immense majorité d’entre vous, des professionnels des milieux de l’art. Vous y évoluez depuis de nombreuses années, vous passez beaucoup de temps dans cet univers, vous en connaissez les moindres détails, la topographie, les lieux, les hiérarchies objectives et subjectives, les noms, etc. Or, de mon côté, mon appartenance à ce champ et à cet univers est nouvelle. J’ai commencé ma trajectoire dans l’Université, et cela ne fait que deux ans que j’ai été recruté à l’Ecole nationale supérieure d’arts de Paris-Cergy en sciences humaines et philosophie. Et, même s’ils portent aussi sur la question de la création, j’y reviendrai, mes travaux ne portent pas spécifiquement sur la question de l’art ou de l’esthétique.

En soulevant ce point, je veux insister sur un fait que nous oublions souvent de prendre en compte lorsque nous appartenons depuis un certain temps au champ de l’art contemporain : il y a peu d’espaces sociaux plus intimidants, qui exercent autant d’effets de censures et de dépossessions que les mondes de l’art contemporain. La prise de parole pour un individu qui n’y pense pas son appartenance comme immédiate, comme allant de soi, n’est pas aisée – loin de là.

Autrement dit, lorsque l’on organise des événements sur le champ artistique ou sur le futur des Ecoles d’art, il faut toujours intégrer que tout un ensemble d’individus, par des effets d’auto-censure et d’auto-exclusion, ne parlent pas ou n’expriment pas leurs opinions, alors que cela pourrait les intéresser ou les concerner.

Qui n’est pas là ? 

A cet égard, je voudrais souligner que lorsque Emmanuel Tibloux m’a invité à réfléchir avec vous sur la question de ce que l’on peut attendre des Ecoles d’arts, il m’est tout de suite apparu que, après tout, les mieux placés pour en parler, ce serait plutôt les élèves ou ceux qui veulent entrer dans ces Ecoles – autant d’individu qui par définition ne sont pas présent dans des Assises comme celles-ci.

Dans un texte sur la notion d’Etats généraux, Didier Eribon souligne que lorsque des « Etats généraux » ou des « Assises » d’une institution ou d’un champ sont organisées, l’une des questions qu’il faut immédiatement poser sont : qui n’est pas là? qui ne parlent pas? Quelles sont les « voix absentes » ? Ce qui ne remet en rien en cause la légitimité de ceux qui parlent. Mais cela permet de s’interroger sur le point de vue à partir duquel les questions sont posées. Dans des Assises comme celles-ci, il est évident que la présence des étudiants mais aussi de ceux qui n’ont pas réussi à entrer dans nos Ecoles, ou ont renoncé à se présenter, permettrait de penser tout autrement la question du futur de nos Ecoles.

Un nouveau rapport pédagogique

Je me permets d’insister sur ce point car je crois très fortement que les Ecoles d’art doivent être un lieu où l’on réinvente un rapport pédagogique très différent de celui qui a lieu dans les autres institutions du supérieur, Université ou Ecole de commerce, notamment. Et je le dis sans aucun spontanéisme ou populisme comme si la différence professeur/élève était non pertinente en Ecole d’art. Je n’y crois pas du tout. Mais j’ai découvert dans ces Ecoles un rapport entre étudiants et professeurs   tout à fait différent d’un rapport pédagogique, d’un rapport d’apprentissage, d’un rapport de transmission de connaissance, et qui ressemble bien plus à un rapport d’utilisation de ce que nous apportons dans l’Ecole. En tout cas, je crois que nous devons attendre des Ecoles d’Arts d’être des lieux qui réinventent la conception de l’enseignement dans le supérieur, et c’est la raison pour laquelle l’exclusion structurelle des étudiants d’un lieu comme ces assises, surtout lorsqu’elles portent sur le futur des Ecoles, tend à reproduire une certaine coupure entre administration-prof-et élèves et donc une certain idée d’une gestion administrative et par le haut que l’idée d’Ecole d’art a plutôt pour moi pour fonction de remettre en cause et de déstabiliser.

Inventer de nouvelles structures de la recherche et du supérieur

Après ce point préalable, je voudrais en venir aux enjeux qui me semblent cruciaux. La question de ce que l’on peut attendre des Ecoles d’arts aujourd’hui engage une réflexion radicale sur ces écoles comme lieu de recherche, comme institution, dans leur rapport à l’université et au champ du savoir à l’échelle internationale d’une part et, d’autre part, dans leur relation au champ politique et social.

Nous sommes aujourd’hui collectivement confrontés à un défi extrêmement important, qui renvoie à la question de l’inscription des Ecoles d’art dans le champ de l’enseignement supérieur, de la recherche, et des études doctorales, de la délivrance de doctorat, etc. Cette inscription est une nécessité et une exigence. Je suis convaincu de la nécessité pour nos Ecoles d’être reconnues par l’enseignement supérieur, de délivrer des diplômes de master et de doctorat, de faire écrire des mémoires aux étudiants qui valent comme un master, etc.

Mais précisément, si nous voulons penser à un futur des Ecoles d’art, ce qui suppose que les Ecoles d’art soient un lieu de l’invention de futur, de quelque chose d’inédit, il faut prendre garde à ce que cette question de la recherche ne nous conduise pas à reproduire du déjà là, du déjà connu, de l’institué.

Le risque, il est simple et je crois qu’il est connu: il est que nous confondions la recherche et l’enseignement supérieur avec les formes très particulières et très contestables qu’elles y prennent à l’université. Le risque est que mettions en place un processus d’académication des Ecoles d’Arts, et que ainsi, au lieu de créer un futur, de créer notre propre futur, nous nous glissions dans des formes déjà connues et dont nous connaissons les effets fortement négatifs. Ce risque est redoublé par le fait que, bizarrement, comme j’ai pu le constater, l’université exerce des effets d’intimidation très fort au sein des Ecoles d’art, notamment chez les théoriciens, alors que, croyez moi, il n’y a vraiment aucune justification à cela.

Pour réfléchir sur la question de l’inscription des Ecoles d’art dans le domaine de la recherche et du supérieur, il faut partir d’un fait indubitable : Il y a une différence de nature entre l’université et les Ecoles d’art et c’est pour cela que la recherche en art doit être l’occasion à l’invention de nouvelles structures du supérieur : l’université ne forme pas et n’a jamais formé des créateurs. Elle n’en a jamais eu l’ambition d’en former. Et l’invention n’est pas une valeur académique : l’université forme ou bien des commentateurs des travaux des autres ou bien des individus qui se situent dans le prolongement des travaux déjà là. C’est ça fonction objective et indéniable. Et c’est la raison pour laquelle, comme je l’ai montré dans mon livre Logique de la création; tous les créateurs au XXème siècle se sont formés contre les institutions académiques et surtout contre les modèles de la recherche, contre les modèles d’écriture, de publication, d’inscription disciplinaire, etc. qu’elles promeuvent.

Les Ecoles d’art disposent d’une singularité historique dont elles doivent tirer partie. Leur matière même les prédispose à prendre un écart avec le modèle de la pensée académique ; elles ont une vocation à l’innovation alors que l’université a de son côté un rapport à la production d’individu qui se situent dans le registre organisationnel de la cumulativité.

je crois important de rappeler ces évidences car, paradoxalement, le modèle universitaire semble être le seul disponible lorsque nous réfléchissons sur la recherche en art. Lorsque l’on veut se signifier comme appartenant au monde de la recherche et de l’enseignement supérieur, on a tendance à reprendre les formes qu’elles y prennent à l’université. D’où la tendance à la prolifération, aujourdhui, dans nos écoles ou au niveau national d’instance dites d’évaluation et de contrôle, de l’utilisation du critère de la reconnaissance par les pairs, de conseil scientifique, d’exigences de doctorat, de CNESER culture, etc.

Pour ma part je perçois un grand risque dans la reprise de ces formes, de ce vocabulaire, de ces institutions.

Car ces institutions ne sont pas ce qu’elles prétendent être, n’accomplissent pas ce qu’elles prétendent accomplir. Elles ne constituent en rien notamment des garanties de sérieux. Elles fonctionnent presque toujours, nécessairement, comme des instances de normalisation, d’uniformisation qui entravent les facultés créatrices et les pratiques dissidentes. Elles sont calquées sur une image de la pensée comme communication et évaluation et non comme affirmation et disruption. Il faut comprendre que l’université nous impose un modèle organisationnel en faisant croire qu’il en va du « sérieux », de la qualité de la « recherche » alors que ce modèle est précisément, ce contre quoi toutes les grandes pensées créatrices, toutes les grandes recherches se sont affirmées. En d’autres termes, ces structures ne doivent pas être vues comme des cadres qui garantissent une exigence de sérieux (même si elles le prétendent) mais comme des instances qui servent objectivement à reproduire les pesanteurs instituées.

Rappelons nous à quel point des figures comme Foucault, Deleuze, Derrida, Barthes ou Bourdieu ont été combattu par l’université.

Dire cela ne veut pas dire du tout pour moi renoncer à la recherche, à l’enseignement supérieur, à la délivrance de titre et de diplôme, pas du tout. Mais ce que l’on peut attendre des Ecoles d’Art, ce serait justement de parvenir à créer et imposer dans le paysage des formes institutionnelles nouvelles, non académiques, qui ne redouble pas la forme université.

L’enjeu pour nous devrait donc consister à inventer un modèle spécifique de la recherche contre l’idée de évaluation par les pairs, de conseil scientifique, d’autonomisation. Sinon à quoi bon des Ecoles d’art? Sinon pourquoi tout n’aurait-il pas lieu dans l’université?

Comme l’a souligné Emmanuel Tibloux dans son allocution d’introduction de ces assises, les Ecoles d’art sont souvent décrites comme des institutions contradictoires, instables, parce que nécessairement critiques et critiques des institutions qu’elle pose. C’est en effet un point très important. Mais je crois que c’est aussi là l’énonciation d’un paradoxe à dépasser. Cette présentation constitue une manière d’expliciter le problème sans, peut-être, se donner les moyens de le résoudre. Car précisément, à quoi l’idée d’Ecole d’art nous invite-t-elle si ce n’est à imaginer une forme institutionnelle qui permettrait d ‘échapper à ce qui est posé ici comme un dilemme insurmontable ? Les Ecoles d’art sont elles condamnées à être des instituions instables ? Ou cette instabilité vient-elle du fait que nous avons en tête une définition de ce que doit etre une institution que nous n’avons pas interrogée et qui se situe à l’opposé de la logique de la création ? Et est-ce nécessaire ? Ne pourrait-on pas imaginer une autre manière de penser l’institution dans son rapport aux forces de l’innovation et de l’expérimentation ?

Pour moi, ce qu’on peut et ce qu’on doit attendre d’une Ecole d’art c’est précisément de répondre positivement à ces questions, de redéfinir de ce c’est qu’un lieu institutionnel. Et d’ailleurs, il ne faut pas croire que ces structures nouvelles n’ont jamais existé. D’autres lieux ont essayé d’accomplir un telle redéfinition On peut penser à des lieux comme la VIe section de l’EPHE lorsqu’elle été dirigé par Braudel. Braudel avait réussi à inventer une nouvelle structure institutionnelle, qui n’était pas instable, qui était parvenu à échapper à l’apparente contradiction entre force institutionnelle et force de l’expérimentation : une institution créatrice.

Les Ecoles d’art n’ont pas de dehors

Je voudrais pour terminer radicaliser cette réflexion sur la façon dont l’exigence de création et d’expérimentation doit être pour nous le point de départ d’une interrogation sur le futur des Ecoles d’art.

Jusqu’ici, je me suis contenté de parler de l’art, de la recherche en art sans aborder la question du « dehors » (je mets volontairement des guillemets car j’entends interroger cette désignation), de la philosophie, de la littérature, du champ politique et social.

La question du statut de ce qui se situe au delà du champ de l’art me parait être peut-être l’enjeu le plus important et je le crois, le plus destabilisateur. Je voudrais en effet affirmer ici qu’il n’y a pas de dehors des Ecoles d’art et que le futur des Ecoles d’art pourrait être de se penser comme lieu d’accueil à tout ce qui fait disruption dans les champs du savoirs ou dans les champs sociaux.

Mon idée part de cette interrogation:   Que fait-on, en effet, quand on pense les Ecoles d’art ? quand on prend leur défense? quand on veut les faire rayonner? Nous défendons l’art, bien sûr, comme pratique spécifique. Mais nous défendons aussi, nécessairement et peut être malgré nous, toujours autre chose.

L’attachement aux Ecoles d’Arts se nourrit d’un ensemble de valeurs plus larges, en sorte que lorsqu’on défend les Ecoles d’art on les défend au nom de principes qui débordent strictement la question de l’art, ce qui nous amène à sortir de ce domaine restreint. Nous énonçons notre point de vue au nom d’une certaine idée d’expérimentation, de nouveauté, d’hérésie, d’affirmation, de . Or si être attaché aux Ecoles d’art c’est être attaché à ses valeurs, c’est nécessairement aussi être attaché à elle partout où elles sont en jeu, partout où ces forces se font jours dans le monde social. Dans tous les champs du savoir, là où quelque chose s’expérimente, là quelque chose de disruptif émerge, cela s’inscrit dans un mouvement qui concerne les Ecoles d’art et même pourrait-on dire ce mouvement devrait en droit faire partie de ce lieu qui s’appelle « Ecole d’Art ». C’est la raison pour laquelle on pourrait aller jusque à dire que, à la limite, les Ecoles d’art n’ont pas de dehors. Tout ce qui s’invente devrait pouvoir trouver comme lieu l’Ecole d’art.

Jacques Derrida disait quelque part que le futur de la philosophie créatrice se trouvait dans les Ecoles d’art. Pour ma part, je crois qu’il faudrait dire que le futur d’une Ecole d’art devrait être de s’ouvrir à l’hétérogénéité des productions et à des champs qui s’inscrivent dans un processus créatif. IL faudrait en faire le lieu de la prise en charge de la manifestation du monde en train de s’inventer. Quand les Gender Studies émergent, quand les questionnements féministes bousculent les savoirs institués, ils font partie du mouvement qui créateur qui a de plein droit sa place dans une école d’art. Quand les post colonial studies, les gay and lesbian studies arrivent également.

Dire cela ce n’est pas dissoudre la singularité de nos Ecoles. Bien au contraire, c’est leur permettre d’être pleinement ce qu’elles veulent être ou devraient etre – ou sont déjà. La logique de la création est une logique de l’hétérogène, de la rencontre entre des créateurs de champ différent : on sait par exemple que Foucault a beaucoup insisté sur l’importance qu’a revêtu dans sa trajectoires les œuvres littéraire de Bataille ou la musique de Boulez. On peut penser aussi à la façon dont Levi Strauss disait que le surréalisme et les collages de Max Ernst l’avaient orienté vers une pensée de nature structurale sur les formes de l’inconscient.

Une Ecole d’art devrait être un lieu qui organise ce type de rencontre créatrice, qui les rend possible, et elle devrait pour cette raison se définir comme un lieu d’accueil des productions hétérogènes et interpellatrices. La création se nourrit de hétérogénéité en sorte que mettre l’hétérogénéité dedans est la vocation de l’Ecole art. Je pense notamment aux postes d’écritures et d’écrivains., comme Francois Bon à l’ENSAPC. Mais pas seulement. Accueillir des professeurs, des écrivains, des théoriciens qui ne sont pas artistes et qui ne parlent pas d’art directement est fondamental.

¨Pour finir sur une note peut-être un peu prophétique, je serais tenté de dire que l’on pourrait attendre des Ecoles d’art un projet de se dissoudre comme Ecole spécifiquement d’art , de surtout ne pas chercher à devenir quelque chose comme une  » Université des arts », pour se penser comme plateformes hétérogènes (mon amie et collègue Sylvie Blocher intitule “Plateforme expérimentale” l’espace où ele articule sa pratique et son enseignement), ou voisineraient des individus qui enseignent et pratiquent des activités totalement différentes, et pourquoi pas même des militants, des individus engagés dans la sociétés civiles, des journalistes, etc.

Je propose de penser les Ecoles d’arts comme des Ecoles refuges comme il y a des villes refuges

Et puisque je viens de parler des Ecoles d’art comme lieu de refuge, je voudrais profiter de la venue et de la presence de Fleur Pellerin pour finir sur un dernier point.

La culture ne saurait être nationale : il faut construire une Europe de la culture, qui soit une Europe Ouverrte, et qui soit donc tout le contraire de la « forteresse Europe » que certains veulent mettre en place. L’Europe de la culture, c’est l’Europe sans les frontières, sans les murs, sans les grilles, un Europe ouverte et accueillante : que peut bien signifier venir ici faire l’éloge des Ecoles d’art et des valeurs qu’elles portent si, en même temps, des gens se noient dans la méditerranée ou entre la Turquie et les iles grecques c’est-à-dire si des gouvernements conduisent des politiques qui amènent les gens à se noyer.

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