« Au-delà du principe de répression ». Intervention en clôture de la journée « Prison-Justice » du Génépi, le 9 décembre à l’Université de Nanterre.

GP

Le 9 décembre, à l’Université de Nanterre, je suis intervenu lors de la plénière de clôture de la journée « Prison-Justice » du Génépi. Je parlais avec Assa Traoré et Geneviève Bernanos qui intervenait à la place de son fils, Antonin, violemment interpellé depuis le mardi 5 et enfermé (la vidéo de son intervention est disponible ici.)

Mon intervention est disponible ici en vidéo ou, en dessous, sous forme de texte

 

Le texte que j’ai prononcé s’intitule « Au-delà du principe de répression ». Si nous voulons regagner du pouvoir sur le pouvoir et défaire les logiques répressives et policières, nous devons : 1/ déployer les luttes dans leur singularité et nous méfier de la « convergence des luttes » 2/ prendre plus les juges pour cibles, 3/ nous situer au-delà du principe de répression.

Le voici :

Larmes

Mardi soir, je me suis couché vers 2h du matin. La journée a été particulièrement longue. Je m’étais levé tôt, j’avais enseigné toute la journée, et, dès le réveil, j’avais été très choqué par la nouvelle de l’arrestation d’Antonin Bernanos qui n’avait cessé de me hanter toute la journée. C’était une journée triste, une journée dure.

Le soir, je me suis couché. Et dans mon lit, j’ai commencé à me détendre. J’avais chaud, j’étais bien, je me reposais.

Mais tout d’un coup, l’image d’Antonin m’est apparue. Et je me suis demandé ; où est-il ? Que fait-il ? Où dort-il ? Comment est son lit ? Dort-il ?Avec qui est-il ? Est-ce qu’il a peur ? Est-ce qu’il a froid ?

Je me suis relevé et j’ai commencé à chercher compulsivement des images de Fleury-Merogis sur mon téléphone. J’ai regardé des photos de cellules, en me demandant : est-il dans celle-là ? Est-il dans une autre ? Est-il dans ce quartier ?

Et j’ai commencé à pleurer, pleurer, pleurer.

On dit parfois un peu bêtement que les larmes sont politiques. Je crois qu’il s’agissait ici plutôt de larmes sociologiques, de ces larmes que l’on peut verser lorsque l’on prend conscience qu’il est impossible de vivre sa vie avec innocence – lorsqu’on éprouve, presque physiquement, le caractère relationnel du réel et l’écart entre sa vie et celle des autres : j’ai chaud et d’autres ont froid, je suis chez moi et d’autres dont dehors, je suis dehors et d’autres sont enfermés, je suis en vie et d’autres se noient dans la mer, je mange et d’autres ont faim.

Les vies que nous vivons se déroulent au sein de systèmes de pouvoir au sein desquels le fait d’être un « élu » est solidaire du fait que d’autres sont des « déchus ». Les phrases que je viens de prononcer devraient alors, en fait, pour être exactes, être rédigées d’une manière plus interpellatrice. « Je marche dans la rue tranquillement parce que d’autres sont systématiquement contrôlés par la police ». « Je ne suis pas en prison parce que ce sont d’autres individus qui ont été produits comme individus enfermables. »

Le système de la répression qui enferme des classes d’individus est solidaire du système scolaire qui m’a produit comme intellectuel pouvant vivre et marcher librement et avoir une parole publique. Je suis solidaire des existences enfermées, je suis aussi un produit des systèmes d’exclusion et d’enfermement et il n’y a pas de possibilité de vivre sa vie avec innocence.

Je pense que, si nous sommes ici aujourd’hui, et en un sens ce qui nous rassemble, c’est le fait que, ou bien nous avons été directement victimes de l’appareil répressif d’Etat ou bien, un jour, nous avons été frappés par l’interpellation sociologique et éthique. Et nous nous sommes demandé : que faire, comment agir, comment réagir ?

Faire

Les larmes c’est important. Mais c’est aussi ce qui peut nous faire perdre. Nous noyer. Dès que nous nous intéressons à la question de la police, de la prison, de la justice, une multitude d’histoires, toutes urgentes, toutes affreuses, nous assaillent et nous interpellent au quotidien. Nous recevons des messages en permanence : « il vient d’arriver ceci », « je vous écris car mon fils… », « mobilisation pour… ».  Et nous pouvons avoir un sentiment de paralysie.

C’est pourquoi il est important de parfois faire une pause. Il est important de parvenir à reprendre l’initiative, à ne pas seulement réagir à l’Etat, à ne pas être prisonniers de la temporalité de l’Etat, et ainsi d’essayer de trouver des possibilités d’agir sur lui, pour s’imposer à lui et le transformer.

Je pense que l’une des questions que nous nous posons tous est celles de savoir comment nous pourrions regagner du pouvoir sur le pouvoir, comment nous pourrions défaire les logiques répressives et policières, faire reculer l’appareil répressif d’Etat.

Je me suis beaucoup exprimé ces derniers temps sur le sujet de la police, de la justice, de la prison et donc je voudrais seulement aujourd’hui affirmer trois nécessités. Nous devons : 1/ Déployer les luttes dans leur singularité et nous méfier de la « convergence des luttes » 2/ Prendre plus les juges pour cibles, 3/ Nous situer au-delà du principe de répression.

La singularité des luttes contre la « convergence des luttes »

Mon premier point porte sur la question des luttes et de leur articulation.  Je voudrais attirer l’attention sur le fait que, selon moi, il est nécessaire de veiller à conserver la singularité des luttes et à se méfier de notre tendance, dans le milieu théorique ou politique, à assimiler tous les combats comme s’ils s’inscrivaient tous dans un même grand système, général, face à un même Pouvoir, inatteignable.

Il est évident que lorsque nous luttons, lorsque que nous affrontons le pouvoir, lorsque nous sommes choqués par une décision, nous avons besoin d’être entourés, de faire des alliances, de démultiplier nos forces, de nous rassembler. Mais très souvent, ces rassemblements ne prennent pas la forme du soutien mais de l’aspiration à la fusion. Très souvent, dans la gauche et dans la théorie critique,  l’objectif de produire des alliances est indexé avec la thématique de ce que l’on appelle la « convergence des luttes » et qui conduit au fait que chaque lutte est amenée -ou enjointe – à rejoindre une autre lutte, qui elle-même doit intégrer une autre lutte, et toutes ces luttes devraient combattre ensemble un ennemi commun, souvent désigné à travers des catégories abstraites, comme « la répression », « l’Etat colonial », « l’Etat capitaliste », etc. – entité abstraite qui serait l’entité unique à partir de laquelle se diffuseraient des pouvoirs qui affecteraient tous ensemble les jeunes noirs et les jeunes arabes, les militants dans les mouvements sociaux, les migrants, les sans-papiers, les prisonniers, etc.

Je me demande si, à la fois théoriquement et stratégiquement, cette conception de la lutte et de la politique n’est pas une erreur qui fait que, alors que nous croyons lutter, nous construisons en fait nos luttes en référence à des cibles inatteignables, abstraites et lointaines, en sorte que nous nous mutilons nous-mêmes au moment même où nous croyons nous donner de la force.

Local

Je crois pour ma part que les luttes sont fortes quand elles sont singulières, spécifiques, locales et quand elles vont au bout de leur singularité. J’aime toujours particulièrement lorsque Assa Traoré dit que son combat est d’abord local et qu’il a ensuite une portée nationale et internationale : c’est le combat d’Adama Traoré, et de ses frères, c’est Beaumont sur Oise, c’est ce qu’il s’est passé le 19 juillet 2016 à la gendarmerie de Persan.

Qu’est-ce que cela veut dire que le combat du comité Vérité pour Adama est local ? Hé bien, cela signifie insister sur le fait que ce qui a tué Adama Traoré est le fait d’un système de pouvoirs qui est inscrit dans l’ordre policier et qui est, en fait, relativement indépendant d’autres ordres, et par exemple de la justice et de la prison. Et qu’il n’y a pas ici l’unité d’un pouvoir répressif. C’est une question spécifique qu’il faut poser pour en comprendre la logique.

Police

D’ailleurs c’est peut-être une des choses les plus inquiétantes de la situation contemporaine lorsque l’on réfléchit sur le droit, qui est cette autonomie de la police par rapport à la justice. Je me souviens d’une phrase célèbre de Foucault dans laquelle il dit que la justice est au service de la police. Peut-être est-ce vrai. Mais peut-être le plus inquiétant aujourd’hui est-il au contraire qu’il y a toute une partie de l’activité de la police qui se déroule de manière totalement indépendante de la problématique de l’application des lois et de la justice. Je ne sais pas quels sont les chiffres en France. Mais je sais qu’aux États-Unis les statistiques ont montré par exemple que seulement 1 % des stops and frisks («interpellation et fouille») se terminait par des arrestations effectives qui elles-mêmes débouchaient sur des procédures judiciaires. C’est une manière de dire que  99 % de l’activité de la police se déroule indépendamment de la justice et de la question de l’application de la loi.

La police est hors-la-loi. La police a une fonction autonome par rapport au droit (par exemple de hiérarchisation, de contrôle de l’espace public, de maintien de la suprématie blanche dans l’espace public) et les luttes face à l’ordre policier sont par conséquent aussi autonomes.

L’activité de la police se déroule très peu en rapport avec l’application de décisions de justice ou de normes de droit. Cette autonomisation de la police par rapport à la justice rappelle en fait la situation que décrit Walter Benjamin dans sa critique de la violence lorsqu’il dit que la police est un corps dont l’activité n’est pas seulement conservatrice de droit mais aussi fondatrice de droit. La police est un corps limite dans un Etat de droit car c’est un corps qui est capable de produire lui-même la légalité qu’il met en œuvre. Et ça, c’est la définition d’un pouvoir autoritaire.

On pourrait d’ailleurs se demander ce que serait une police du droit…

Interpellation

Je reviens à la question de la mort d’Adama Traoré. Penser en termes de singularité, c’est dire que ce qui en jeu dans cette mise à mort c’est le fait qu’il a été arrêté et le fait qu’il a supporté des techniques d’interpellations qui produisent la mort. Dès lors les questions qu’il faut poser sont celles-ci :

  • Pourquoi la police arrête-t-elle des individus qui ne présentent aucune menace et très souvent pour des infractions qui ne sont même pas passibles de la prison ?
  •  Pourquoi la police perçoit un jeune noir qui court comme un danger ?
  • Pourquoi la police utilise-t-elle des méthodes dont on sait qu’elles tuent ?

Ces questions sont locales, spécifiques, mais cette spécificité nous permet aussi d’ouvrir des axes radicaux et inédits de critique de l’ordre policier parce qu’elles conduisent à mettre en question le droit d’arrestation, l’idée selon laquelle nous appartenons à l’État et l’inconscient policier selon lequel nous sommes à la disposition de la police. Toutes ces dimensions sont très concrètes, très réformables, très transformables. Et l’on voit ici comment c’est en déployant la singularité de ce qui est arrivé à Adama Traoré que l’on peut être amené à poser des questions puissantes alors que si on noie cette lutte dans une combat très général contre « la répression » on risque de tout perdre, de passer à côté, et de ne plus savoir quoi revendiquer.

Prendre plus les juges pour cibles

 J’aimerais maintenant passer à une autre série de questionnements. Je voudrais dire que selon moi il est très important, si nous voulons produire une critique radicale de l’appareil répressif d’État, d’intensifier notre critique des juges et de prendre plus souvent les magistrats pour cibles.

Le pouvoir ne fonctionne pas seulement par la répression, la mutilation, l’oppression, la sanction. Il fonctionne aussi de manière subtile en nous indiquant les formes et les formats de la critique du pouvoir. Le pouvoir nous indique de manière tacite ou implicite les zones que nous devrions critiquer –  ce qui lui permet de maintenir certaines autres zones peut-être plus essentielles dans l’ombre et dans la dissimulation.

Lorsque nous réfléchissons sur l’appareil répressif d’État nous évoquons souvent le triptyque : prison, justice ; police. Or je suis très frappé que, dans le discours radical, dans le travail des sciences sociales, de la théorie politique, les deux grandes instances qui occupent le devant de la scène sont la prison et la police. C’est évidemment très important et je ne remets pas ça en cause.

Mais paradoxalement, cette focalisation sur ces deux pôles conduit à ne pas prendre pour cibles les magistrats. À ne pas mettre les juges et la justice au centre de la critique de la rationalité pénale. Or c’est étrange d’interroger la prison sans interroger le système du jugement et de la répression dont elle découle et dont les juges sont les acteurs. Le problème est-il la prison ou le fait que des gens décident de mettre des gens en prison ? Le problème est-ce la police des polices ou les juges qui créent des narrations qui rendent possibles l’impunité policière (je produis ce raisonnement tout en rappelant que je ne suis pas favorable à l’appel à la répression, comme je le développe plus bas et comme je l’explique par exemple dans mon texte Lettre à Assa Traoré.). C’est aussi pour remettre la question de l’acte de juger et l’acte de réprimer au centre d’une critique de l’État pénal que j’ai décidé de publier mon livre Juger.

 Je me souviens que lors du colloque de soutien à Antonin à Nanterre en mars, il y avait une affiche qui était très belle et qui disait : le problème n’est pas Antonin le problème est Fleury-Mérogis. Et j’avais dit : non. Le problème n’est pas Fleury-Mérogis. Le problème est le juge qui a envoyé Antonin au Fleury-Mérogis.

Violences judiciaires

De la même manière si l’on pense à l’arrestation violente d’Antonin de mardi dernier, le problème n’est pas la violence policière. Ce sont des magistrats qui ont décidé de cette intervention et de cette méthode. Ce qui arrive aux frères d’Assa Traoré, à Yacouba, à Bagui, ce sont des juges qui le décident. Il est donc très important de thématiser ce que l’on doit appeler les violences judiciaires à côté et parallèlement aux violences policières et aux violences carcérales. Et peut-être même ces violences judiciaires (terme qui ne désigne pas des écarts par rapport à la procédure ou la règle de droit mais le processus judiciaire dans son fonctionnement normal)  sont-elles plus importantes et plus centrales puisqu’après tout ce sont elles qui « tiennent » les violences carcérales et les violences policières, c’est à partir d’elles que ces deux violences se déploient.

J’ai lu il y a quelques jours un article très intéressant sur le blog de l’Observatoire international des prisons de Laure Anelli sur la part des juges dans l’engrenage carcéral. Il existe une idéologie punitive très profondément ancrée dans l’inconscient des juges : la croyance dans le choc de l’incarcération, l’idéologie de la peine, l’impossibilité de penser des excuses sociologiques – ce que malheureusement beaucoup de sociologues partagent avec les juges – l’idée selon laquelle il vaut mieux une peine de prison vide qu’une peine de semi-liberté a moitié pleine, etc.

Punitivisme

Personnellement je suis convaincu que les juges forment l’un des corps les plus conservateurs et autoritaires de l’Etat. Et que c’est là que se trouve l’un des points d’attaque les plus importants aujourd’hui.

J’ai été très frappé récemment par exemple par l’affaire Jacqueline Sauvage. Lorsque François Hollande a accordé la grâce à Jacqueline Sauvage, il était fou de voir comment des magistrats exprimaient leur choc contre la décision de François Hollande comme s’il s’agissait d’une remise en cause insupportable de l’indépendance des juges. Comme si l’indépendance des juges se mesurait à la quantité de prison qu’allait faire cette femme. Comme s’ils étaient incapables de remettre en question la rationalité d’une décision de justice. Et cette protestation était pour moi d’autant plus frappante qu’elle montrait à quel point la catégorie de « populisme pénal », que l’on utilise si fréquemment, n’a strictement aucun sens et sert en fait au professionnel de la Justice à se persuader qu’ils seraient, eux, affranchis des passions répressives et à s’auto-glorifier au lieu de faire leur auto-critique. Car ce que l’on voit très bien ici c’est à quel point l’opinion publique était favorable à la libération de Jacqueline Sauvage alors que les juges étaient favorables à son incarcération. Il y avait donc pas du tout de populisme pénal. Il y avait au contraire un punitivisme des magistrats qui voulait s’imposer aux exigences de la rationalité et de la générosité partagées dans l’espace public.

Stratégie

 La justice est un lieu stratégique. Et je voudrais donc dire ceci : s’il y a ici des individus de gauche, anti-répression, qui sont étudiants en droit, destinez-vous à être juges plutôt qu’avocats. Ce sera beaucoup plus utile: il faut infiltrer cette institution pour la changer et utiliser les pouvoirs dont on y dispose pour produire d’autres manières de rendre la Justice..

Je dis aussi une autre chose. Je crois que nous devrions utiliser plus souvent la politique du « name and shame » pour les juges. Finalement, nous connaissons beaucoup de noms d’avocats mais très peu de noms de juges : Qui a rendu le verdict dans l’affaire du quai de Valmy ? Qui a décidé d’envoyer la police fracasser la porte de la mère d’antonin ? Qui a envoyé Yacouba, Yssouf, Bagui Traoré en prison ? Nous ne le savons pas. Nous devrions plus souvent dire le nom des juges, publier leur nom, shamer leur nom, leur faire honte – les prendre pour cibles… Car ce n’est pas au nom du peuple français qu’ils rendent leur décision. C’est en leur nom, et ils doivent l’assumer.

Invention

 C’est aussi pour une autre raison que la justice me semble être un lieu stratégique extrêmement important : déjà, des innovations, des potentialités y sont à l’œuvre et les juges ne le saisissent pas. Les juges sont tellement réactionnaires que même les hommes politiques qui font les lois sont en avance sur eux. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours dit que personnellement je ne me définis pas comme anarchiste parce que je sais que l’on peut trouver dans l’État des logiques contradictoires, des principes hétérogènes : certaines inventions importantes y sont déjà à l’œuvre. On sait déjà, dans l’Etat, ne pas juger, ne pas réprimer, ne pas enfermer : je pense à la médiation pénale, je pense à la contrainte pénale, je pense au rappel à la loi – et il y a sans doute encore beaucoup d’autres possibilités. Tout ceci est déjà là.

Et c’est la raison pour laquelle je crois qu’en fait si nous voulons transformer le monde judiciaire, nous devons essayer de le confronter à lui-même et à ses propres exigences, et dire par exemple aux magistrats : vous réclamez de l’indépendance. Hé bien soyez indépendants.

L’indépendance c’est aussi une exigence éthique, de savoir se libérer des idéologies instituées, des pressions policières et médiatiques. Très souvent, la justice juge en fonction de représentation politique des faits, de narrations mensongères, d’attentes imaginaires – c’est ce qui s’est passé dans l’affaire du quai de Valmy. Elle n’est pas indépendante mais elle est dépendante des constructions politiques des faits sociaux. C’est d’ailleurs afin de rendre la justice plus indépendante que beaucoup de juristes plaident pour l’abolition de la catégorie de terrorisme dans le droit (cf par exemple les importantes analyses de Vincent Sizaire.)

Je pense qu’il faut exiger des magistrats qu’ils soient indépendants c’est-à-dire qu’ils construisent des significations autonomes des faits au lieu de se soumettre aux représentations spontanées qui circulent. Une justice indépendante, ce serait une justice indépendante des passions répressives ce serait une justice indépendante des constructions médiatiques, une justice qui pourrait pardonner, qui pourrait apaiser, qui pourrait être généreuse, qui pourrait dédramatiser, qui pourrait excuser.

Au-delà du principe de répression

Je conclus par une dernière remarque. C’est un enjeu très difficile mais je vais le dire quand même. Je crois que si nous voulons vivre dans un monde dans lequel les passions répressives soient diminuées, dans laquelle les idéologies du contrôle policier, de l’interpellation, de l’emprisonnement, du jugement, de la sanction, soient défaites, alors nous devons nous aussi et nous tous rompre avec le principe de la répression.

Lorsqu’il faut comprendre un champ ou un moment, il faut toujours regarder non pas ce sur quoi les gens s’opposent mais ce sur quoi les gens sont d’accord, ce qu’ils acceptent tous. Et il faut le dire très clairement : moi, ce qui me frappe, c’est que ce qui unifie le champ de la politique aujourd’hui c’est la question de la répression : appeler, lorsqu’il y a quelque chose que nous considérons comme une injustice à de la répression, de la punition, de l’enfermement, du jugement, du tribunal.

Je prends un exemple volontairement difficile et qui m’a beaucoup frappé ces derniers temps qui est l’ambiance qui a régné autour de la question des violences sexuelles, du harcèlement sexuel et de la dénonciation du comportement insupportable que les femmes subissent dans leur vie. Pour moi ce qui se passe là est un moment superbe de libération de la parole et de soulèvement contre des structures d’oppression.

Mais ce qui m’a frappé c’est à quel point tout de suite, presque immédiatement, ce mouvement a été récupéré par des dispositifs répressif et pénaux. Tout de suite la question qui a été posée fut : comment punir, comment faire une loi. On a vu dans l’espace public des gens s’indigner quand un jury d’assises acquitte un individu, on demande à aggraver les peines, à augmenter la prescription des crimes sexuels, à renvoyer les gens avant toute enquête, à diminuer les droits de la défense, etc. Une chose qui m’a le plus frappé est l’émission que Mediapart – ce journal dont j’ai plusieurs fois dénoncés déjà la passion pour la répression – a consacré à cette question après toutes ces révélations et qui était : « Violences sexuelles : comment parler, comment punir ? » Comme si la réponse a un problème socio-politique c’était la pénalité, la peine. Comme si régler un problème voulait dire : punir. Quand on a fait ça, on a perdu. Quand on a fait ça, on parle comme Marine Le Pen – on fait partie de la même épistémé qu’elle. Quand on a fait ça, on est complice de l’État pénal et de l’incarcération. Je pense très profondément que dès que l’on manie des catégories répressives pour répondre à des problèmes socio-politiques, on perd la possibilité d’élaborer une perception lucide du monde social et des principes de transformations effectifs.

Et je conclus ainsi :

Il est très compliqué de savoir ce que voudrait dire ne pas punir, ce que voudrait dire penser autrement le crime et la souffrance que sur le mode de la punition et la répression. Mais d’abord, soyons conscients que remplacer une pensée pénale par le principe d’une pensée socio-politique ne veut pas du tout dire ne rien faire. C’est au contraire élaborer un principe d’action et de transformation intransigeant. Par exemple dans le cadre des violences policières, plutôt que d’envoyer quelques individus devant un tribunal, désarmer la police, reformuler totalement la question de l’arrestation, interdire certaines pratiques. On voit qu’il ne s’agit pas de rien faire mais de tout faire.

Mais nous devons surtout bien comprendre ceci. La peine et la répression ne visent pas l’individu délinquant. Notre pulsion répressive ne vise pas l’individu. Elle vise le crime. Elle vise le passé. C’est la grande leçon du superbe livre de Paul Fauconnet que je cite dans Juger. Nous voulons tous exprimer notre indignation quand il y a de la souffrance. Mais par définition le crime est passé. Et nous devons donc trouver un substitut présent de ce passé.  Le problème de la justice c’est : comment gère-t-on aujourd’hui des traumatismes passés. Et, dans nos sociétés, ce symbole présent du passé auquel nous nous en prenons pour exprimer notre indignation, c’est l’individu délinquant. La tâche d’une critique sociale et politique des passions répressive consisterait à l’inverse, grâce notamment à un savoir sociologique réinventé, à produire d’autres narration du passé pour faire émerger d’autres supports d’actions présentes : Que voudrait dire transformer les victimes de plaignants en révoltés. Voilà ce que devrait être notre objectif à toutes et tous.

 

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