Texte de soutenance de thèse

On trouvera ci-dessous le texte introductif que j’ai prononcé à l’occasion de la soutenance de ma thèse de doctorat de sociologie à l’EHESS sous la direction de M. Jean-Louis Fabiani qui s’est tenue mercredi 4 juillet 2012.

Ma thèse s’intitulait : « Les conditions de la création théorique. Une critique sociale de la production savante et intellectuelle. »

Madame la présidente, madame et messieurs les membres du jury,

Les travaux que j’ai l’honneur de présenter pour obtenir le grade de docteur en sociologie de l’EHESS relèvent de l’histoire sociale des idées et de la sociologie des sciences et des intellectuels. Plus généralement, mes recherches s’inscrivent dans la sociologie de la  connaissance et des biens symboliques, la sociologie de la culture et des institutions. Ils abordent également des questions d’épistémologie des sciences humaines, de théorie et de méthode sociologiques.

L’ensemble de ces travaux sont unis par une préoccupation commune. Ils s’affrontent à une  question classique en sciences sociales et en philosophie, que j’essaie d’aborder avec des instruments renouvelés dans le cadre d’une analyse des transformations du champ intellectuel et de ses institutions entre les années 1950 et les années 1980 : la question de la création.  J’ai cherché à formuler une approche résolument sociologique du problème de la création, qui se concentre non pas sur des individualités, mais sur ce que l’on pourrait appeler les forces sociales de l’innovation et celles de la conservation, c’est-à-dire sur les différents fonctionnements possibles de l’espace culturel et sur leur capacité différentielle à produire ou non des types d’hommes et de femmes prédisposés à penser de manière novatrice.  Il est possible d’avancer que, pour reprendre une expression qu’Ernst Gombrich aimait à utiliser à propos des images, il existe quelque comme chose comme une écologie des idées.  L’histoire et la sociologie des sciences, les science studies, l’histoire de l’art ou la sociologie des champs de Pierre Bourdieu, que j’utilise tout en retravaillant ou réélaborant certaines de ses propositions, offrent ainsi selon moi des instruments très puissants pour formuler un diagnostic des conditions de possibilité de l’arrivée de l’inédit, des mécanismes qui favorisent, ou, au contraire, entravent l’innovation… Cette problématique m’a également conduit à m’interroger sur les sciences humaines et sociales, sur leurs catégories d’analyse, sur le point de vue qu’elles adoptent sur le monde, et sur le monde académique et intellectuel en particulier.  Je me suis interrogé sur ce que cela demande, en termes de méthodes, de concepts ou de démarches, d’élaborer une science des œuvres capable de rendre compte des auteurs créatifs, de leur trajectoire et des gestes qu’ils accomplissent de transformation de l’espace des possibles.

Plutôt que de résumer en quelques mots mes travaux au risque de répéter ce que j’ai exposé dans le mémoire de synthèse qui accompagne mes livres et articles, j’aimerais profiter de cette occasion pour revenir sur mes recherches, et, plus exactement,  pour insister sur le fait que l’un de mes objectifs consiste à proposer de réfléchir sur la vie intellectuelle, littéraire ou artistique autrement qu’on a l’habitude de le faire. Mes recherches essaient de déplacer le regard que nous portons sur ces réalités, et donc sur nous-mêmes, et de construire une représentation différente de ce qu’est le champ intellectuel et universitaire et de ce qui y est en jeu…

Qu’elles s’intéressent aux théoriciens, aux écrivains, aux artistes, ou à d’autres acteurs du monde de la culture, la sociologie et l’histoire constituent en effet la plupart du temps comme leur objet d’analyse les productions symboliques, leurs contextes, et les relations entre ces deux entités. Elles vont s’attacher aux œuvres, aux thèmes que celles-ci abordent, à leurs styles, aux formes qu’elles utilisent, aux influences qui se sont exercées sur leurs auteurs ou qu’ils ont ensuite exercées sur d’autres, etc. Les approches se distinguent entre elles selon la définition qu’elles donnent de la notion de contexte – en insistant sur sa dimension linguistique, sociale, économique, institutionnelle, etc. – et par leur adoption ou non d’une conception relationnelle, les amenant à isoler les œuvres ou les auteurs les uns des autres ou à penser plutôt en termes d’espace de positions et de prise de positions.

Ce sur quoi je voudrais attirer l’attention, c’est que ce type d’approche conduit à classer les auteurs les uns par rapport aux autres en fonction des problèmes qu’ils ont inventés, des paradigmes qu’ils ont défendus ou encore des théories qu’ils ont construites, etc. L’histoire des idées ou de l’art et de la littérature se ramène dès lors souvent une histoire des contenus savants, des écoles théoriques ou politiques, des formes littéraires, des pratiques artistiques, et de leurs évolutions. La sociologie que j’essaie de proposer ne néglige évidemment pas ces aspects, bien au contraire. Elle voudrait plutôt éclairer ces réalités d’un jour nouveau, en proposant une analyse des gestes des producteurs, de leur attitude. J’aimerais contribuer à renouveler la sociologie des énoncés et des énonciateurs à partir d’une sociologie des modes d’énonciation. Il s’agit pour moi de problématiser ce que penser veut dire, d’étudier ce que signifie, en terme de dispositions mentales, être un écrivain, être un artiste ou être un théoricien. Les espaces intellectuel, littéraire ou artistique sont des lieux où s’affrontent des conceptions antagonistes de l’acte d’écrire ou de créer.  Et reconstituer ces différentes façons d’être un chercheur ou un écrivain donne les moyens d’éclairer d’un jour nouveau les champs de production symbolique. Cela permet par exemple de montrer que des producteurs que l’on a pris l’habitude d’opposer parce qu’ils défendaient des positions distinctes se révèlent en réalité très proches d’un point de vue éthique, du point de vue de leur pratique de la vie savante ou artistique. C’est aussi la question de l’héritage, de la filiation, des influences qui se pose autrement – puisque l’on ne se concentrera plus seulement sur les théories ou les principes méthodologiques élaborés par les auteurs et auxquels leurs noms sont traditionnellement associés, mais aussi sur les modes d’existence, les manières d’être au monde qu’ils ont mis en circulation et que d’autres peuvent, plus tard, se réapproprier.

L’un de mes objectifs serait ainsi de reconstituer les images de la pensée, pour reprendre un concept de Gilles Deleuze et Felix Guattari développé dans Mille Plateaux, qui s’affrontent dans l’espace public. Je propose une investigation des subjectivités savantes, littéraires ou artistiques.

Mes ouvrages portent plus spécifiquement sur l’espace intellectuel et universitaire et donc sur les figures de l’auteur. La critique sociale des éthiques intellectuelles amène à s’interroger sur la question  de savoir  qui valorise telle conception de la vie des idées au détriment de telle autre, à quel moment, et pourquoi. Ce qui implique aussi d’analyser les divers fonctionnements possibles des champs intellectuel, académique et disciplinaire, d’un point de vue à la fois interne et externe, c’est-à-dire dans leur rapport au journalisme, à l’édition, aux revues et aux autres instances de circulation et de réception, puis de saisir comment, selon les époques, ces fonctionnements favorisent le développement ou la raréfaction d’un type d’attitude – et d’en mesurer les conséquences.

Les façons de se subjectiver comme chercheur ou comme intellectuel se distinguent selon plusieurs modalités. Il y a, d’abord, la question  des frontières : à quelles frontières de l’espace académique et intellectuel les auteurs donnent-ils du sens ? Comment se représentent-ils leur inscription dans ces espaces ? Comment se pensent-ils et pensent-ils leurs travaux dans leur relation aux spécialités et aux espaces disciplinaires institués ? Quels interlocuteurs se donnent-ils à eux-mêmes et reconnaissent-ils comme légitimes ?

Autre dimension, celle du rapport que l’on entretient aux normes, au pouvoir et à la critique. Cela renvoie ainsi à la question des habitus, des dispositions à aller plutôt dans le sens de la conformité, de la reconnaissance des régulations internes et de l’intériorisation des censures et des contrôles collectifs ou dans celui de la dissidence, de l’indocilité, de la rétivité.

Enfin, les images de la pensée se distinguent selon une troisième dimension, celle de la relation au « dehors », c’est-à-dire à la politique, ou, pour employer une notion qui me paraît plus intéressante, à la question des publics. Ce qui s’oppose dans la vie des idées, ce ne sont pas seulement  des pratiques de la recherche et de la science. Ce sont également des conceptions de la signification de l’activité intellectuelle, de l’utilité de la production scientifique et philosophique.  Il existe différentes conceptions possibles du rôle de l’intellectuel, de la finalité du travail théorique dans son rapport avec le « monde » et de celle du sens de l’acte de publier dans sa relation avec la problématique de l’adresse. Bref pour qui écrit-on ? Et pour quoi écrit-on ?

Entrer dans la vie des idées, c’est donc être confronté à différentes vies possibles, à différentes façons de répondre à la question « qu’est-ce qu’un auteur ». C’est par conséquent être condamné à choisir l’une des options disponibles, mais ce peut être aussi s’efforcer d’élaborer et d’imposer une nouvelle conception de la pensée et de l’écriture.

Une telle approche, ou peut-être oserais-je dire une telle vision, m’a conduit à mener un certain nombre de réflexions méthodologiques. Elle m’a semblé notamment imposer la nécessité d’opérer une critique de la notion de champ telle qu’elle est utilisée dans la science sociale contemporaine, puisque celle-ci conduit souvent les sociologues à appliquer aux producteurs de biens symboliques des catégories, des découpages ou des conceptions contre lesquels ceux-ci se sont définis. La sociologie des champs exerce fréquemment une action normalisatrice. Elle construit, impose, institue une vision particulière et située du champ intellectuel ou académique et de ses frontières, qui empêche de saisir les démarches qui s’emploient à redéfinir la topographie et les règles de ces espaces, et donc notamment les démarches novatrices, dont l’une des propriétés essentielles consiste à faire advenir de nouveaux principes de vision et de division et de nouvelles appartenances.

Mais d’autre part, j’aimerais insister sur le fait que mon travail invite à poser des questions plus théoriques – et aussi, en un sens, plus politiques –, qui s’inscrivent dans un espace de réflexions de plus en plus développé à l’échelle internationale et qui renvoient au thème des « politiques des sciences », pour reprendre l’intitulé de l’important séminaire qui se tient depuis plusieurs années sur ces thèmes à l’EHESS. Il s’agit en effet de s’interroger sur l’espace intellectuel et sur l’Université, sur leurs fonctions, sur leurs évolutions, etc. Dans ce cadre, j’essaye d’aborder ces sujets à partir d’un angle spécifique, ou, mieux, d’une préoccupation constante, qui  m’amène à me demander dans quelle mesure et comment il serait envisageable de concevoir un espace académique ouvert à la pluralité des modes d’analyse et des démarches. Il s’agit ainsi d’examiner la possibilité d’émanciper la pensée d’un certain rapport à la norme – c’est-à-dire de libérer chaque conception de la vie savante de la tentation d’ériger ce qu’elle est en modèle, en règle, en exemple.

De la même manière que l’une des contributions majeures des sciences sociales et notamment de l’anthropologie a été la critique de l’ethnocentrisme, de la tendance propre à chaque société à considérer qu’elle détenait le monopole de l’humanité et de la définition de l’humanité, de l’humanité vraie, on pourrait se demander s’il ne serait pas important d’opérer une investigation critique d’une certaine passion ethnocentrique dans le champ intellectuel, qui conduit chaque école, chaque courant, chaque discipline, à s’imaginer qu’il ou elle possède le monopole de l’accès à la pensée légitime, à la bonne méthode, aux concepts opératoires. L’enjeu serait ainsi de parvenir à déconstruire le présupposé en vertu duquel il n’y aurait qu’une manière légitime de penser et d’écrire, qu’une définition possible de la science ou de la philosophie. Ce travail ne saurait d’ailleurs être mené sur un plan uniquement théorique ou conceptuel. Il engage aussi une réflexion autocritique plus intime ; il nous amène à nous interroger sur nous-mêmes, et à nous demander par exemple pourquoi nous engageons  des controverses, pourquoi nous nous sentons agressés par l’existence d’autres manières de faire, de penser et de sentir. Bref : que perd-on, ou qu’a-t-on le sentiment de perdre, lorsque l’on est confronté à l’expression d’opinions ou de conceptions différentes des siennes ?

Je crois que ce sont ces préoccupations qui animent mon analyse critique de certaines transformations contemporaines de l’Université et, notamment, de la professionnalisation croissante de la recherche et de ses effets. Loin de condamner ou de mettre en question la valeur d’un type d’activité savante ou d’une certaine manière de concevoir les sciences sociales, je me suis interrogé sur la façon dont certaines normes d’écritures, certaines méthodes, certaines idées tendent de plus en plus à être érigées comme les seules possibles, les seules envisageables, les seules légitimes, au détriment d’autres traditions.  Selon moi, la professionnalisation de la recherche peut être désignée comme un dispositif qui consiste en la construction de communautés disciplinaires autour d’un certain nombre de règles et de pratiques affirmées performativement comme définissant leur identité –  et amenant par-là à exclure de ces communautés celles ou ceux qui ne les reconnaitraient pas comme légitimes. Cette gouvernementalité détermine la domination d’une certaine image de la pensée, qui fonctionne plutôt à l’évaluation qu’à l’affirmation, et qui valorise la conformation aux cadres établis plutôt que la redéfinition de ceux-ci, l’interrogation critique ou l’imagination. Mais surtout, ce système amène à ce qu’un certain nombre de pouvoirs institutionnels, c’est-à-dire de pouvoirs d’Etat, soient utilisés pour garantir la stabilité de l’identité de la discipline ainsi constituée, et donc pour disqualifier les chercheurs et les intellectuels qui la questionnent ou qui entendent faire vivre une autre idée de la discipline, ou même, plus largement, une autre idée des sciences sociales et de la philosophie.

Présentée de cette façon, on comprend que la sociologie critique de la professionnalisation de la recherche ne constitue en rien une critique de l’Université. Elle appelle plutôt à retrouver et à faire l’éloge d’une certaine idée de l’Université, telle qu’elle est par exemple conceptualisée dans la tradition américaine de l’Academic Freedom, où  l’institution académique apparaît comme une institution à part, comme un lieu de la critique et de la dissidence, comme un espace non pas de pouvoir mais de contre-pouvoirs, qui se donnerait pour projet d’organiser la cohabitation entre les mondes théoriques et les éthiques savantes les plus antagonistes et de soutenir les pratiques non encore légitimées et les idées fragiles plutôt que les travaux conformes aux normes établies de la production et de la perception.  Ainsi, c’est à repenser les liens entre les concepts d’autonomie, de science et de pluralisme qu’invitent mes travaux.

Et c’est d’ailleurs dans cet esprit que je conclurai, en rendant hommage à Jean-Louis Fabiani, qui a accueilli le projet de cette thèse et de cette soutenance avec une générosité et une ouverture d’esprit qui l’honorent, et qui perpétuent aujourd’hui la tradition de l’Ecole des hautes études telle que Fernand Braudel l’avait imaginée et pratiquée.

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