La doctrine sociale-libérale : aide-mémoire

Dans les années 1970 et 1980, un ensemble d’auteurs s’étaient fixés pour objectif de réconcilier libéralisme et socialisme. Ils prétendaient renouveler la gauche en donnant un autre sens au libéralisme, en faisant un autre usage de ses concepts afin de montrer que ceux-ci  n’étaient pas incompatibles avec des politiques de justice sociale, de solidarité, et de redistribution, etc. Ils voulaient fabriquer un « libéralisme de gauche », ou un « libéralisme social » ou encore un « socialisme libéral », etc. : la doctrine sociale-libérale.

Les principaux auteurs de cette démarche, ce sont John Rawls, Amartya Sen, Jürgen Habermas – sans doute Axel Honneth aujourd’hui, etc. En France, ce sont avant tout des commentaires et des importations de leurs œuvres qui ont circulé. On s’est néanmoins efforcé de trouver des précurseurs français à cette politique essentiellement définie par son opposition au marxisme et au libéralisme « radical » : Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Célestin Bouglé, Léon Bourgeois…

On aurait pu espérer que cette façon d’imaginer la politique ne survive pas aux années 1980. Malheureusement on constate un retour de ce projet dans le paysage intellectuel. C’est d’ailleurs un fait notable : cette doctrine semble exister uniquement sur le mode du retour. Les auteurs sociaux libéraux ou socialistes libéraux ne cessent de dire, articles après articles, livres après livres, qu’il faut « retrouver » cette inspiration, qu’il faut la faire « revivre », qu’il est « urgent » de  la « réinventer », etc. Comme s’ils prenaient par la même acte du fait que leur doctrine ne progressait jamais et ne cessait de disparaître ; qu’à peine énoncée, elle appartenait déjà au passé et devait être exhumée. Quand on lit les petits manifestes sur la « politique de l’individu », sur l’ « individualisme de gauche », sur le « libéralisme politique », sur la « société des égaux », etc., on a l’impression de lire exactement les mêmes textes que d’autres parus dix ans avant, eux même identiques à d’autres parus dix ans auparavant, etc.  On a donc affaire ici à une démarche improductive, stagnante, condamnée à la répétition – une démarche qui semble ne pouvoir exister que sur le mode de l’invocation et de la résurrection.

Cela n’est évidemment pas un hasard. C’est une conséquence logiquement appelée par la définition même du socialisme libéral. Les auteurs de ce courant  justifient en effet leur tentative à travers une rhétorique de la « pondération », du « juste milieu », de la « nuance ». Ils se posent comme des défenseurs de la « mesure » et de « l’équilibre », et s’opposent ce qu’ils désignent comme les « excès » ou les « dangers » des doctrines alternatives, marxistes ou (néo)libérales. L’idéologie sociale-libérale (je ne vise pas seulement ici les commentateurs français ayant publié sur ces thématiques, mais également les écrits d’auteurs comme Rawls, Sen, etc.) se présente comme attachée à une morale de l’entre-deux et de la modération. Cette obsession de la pondération démontre la nature hétéronome de ce courant, au sein duquel la pensée est en permanence bridée, soumise à des exigences temporelles, sommée d’être plus « polie », plus « policée ». Cette constitution de la radicalité comme d’une polarité négative montre l’attachement de ces auteurs à ce qui s’impose comme le « bon sens » – c’est-à-dire à la doxa. Bref, la doctrine sociale-libérale est engluée dans le présent, dans l’état actuel des mots et des choses. C’est donc une démarche toujours-déjà passée, vouée au passée – c’est-à-dire une non-pensée.

Lorsque j’ai rédigé mon livre sur Foucault et le néolibéralisme, l’une de mes peurs était que l’on puisse faire le contre sens d’associer mon travail à ces démarches. Il s’agissait pour moi de faire exactement l’inverse. Je crois en effet que si le libéralisme et le néolibéralisme ont un intérêt, c’est bien dans leur radicalité qu’il faut le chercher. Il faut aller le plus loin possible dans la logique de ces démarches afin d’essayer d’éprouver, presque physiquement, les nouvelles manières de penser qu’elles imposent, les nouvelles visions ou les nouveaux concepts qu’elles élaborent. Il y a ici comme la proposition d’une auto-expérimentation destinée à ouvrir la possibilité d’une autocritique des limites de sa propre pensée.  Je crois que c’est cette expérience que Foucault a menée dans ses textes sur le néolibéralisme et que j’ai essayé de restituer et de réactualiser dans mon livre : utiliser le néolibéralisme comme d’un instrument critique pour reconfigurer notre expérience et redéfinir un certain nombre de concepts.

La grandeur et l’importance historiques du (néo)libéralisme, mais aussi du marxisme et du socialisme découlent de leur dimension active, affirmative. A l’inverse, le social-libéralisme se constitue comme une doctrine réactive. Il se construit dans le cadre d’un refus. De ce fait, il se condamne à avoir une identité figée, négative. Cherchant à proposer ce qu’il prétend être une conception plus « neutre » de la société que celle dessinée par ses adversaires, il apparaît comme le garant d’un « bon sens », c’est-à-dire le gardien de l’ordre contre toute intention utopique et subversive.

Sans doute a-t-on eu, et a-t-on encore raison de reprocher aux sociaux-libéraux de défaire systématiquement tout projet authentiquement socialiste en utilisant les arguments libéraux. Mais le plus important est peut-être de souligner que l’approche sociale-libérale est une mystification. Elle fait le contraire de ce qu’elle prétend faire. Elle n’est ni sociale ni libérale. Elle ne combine en aucun cas libéralisme et socialisme. Au contraire, elle les oppose, les fait jouer l’un contre l’autre, les limite mutuellement. Cette idéologie fait en permanence jouer l’un des pôles de la prétendue « synthèse » contre l’autre au moment où celui-ci pourrait aboutir à un projet radical ou à une mesure subversive. Ainsi les notions libérales de propriété, de mérite, de respect de l’individu, de responsabilité, etc. sont systématiquement utilisées contre les politiques radicales de justice économique, de redistribution, d’assistance, etc. Dans le social-libéralisme, le libéralisme est utilisé contre tout projet réel d’égalité sociale. A l’inverse, les notions de « lien social », de «collectif », d’ « institution commune », sont brandies dès qu’est évoquée une politique d’individualisme réel, qui donnerait la possibilité à chacun d’utiliser son corps comme il ou elle l’entend (drogue, travail du sexe, GPA, etc.), de pratiquer sa religion comme il ou elle le veut, de migrer, etc. ( les mesures libertaires, individualistes, « particularistes », menaceraient le lien social, les institutions communes)  Dans le social-libéralisme, le socialisme est utilisé contre tout projet d’émancipation individuelle et de politique libertaire – associés à de l’ « individualisme négatif ».

Par exemple, John Rawls ou Amartya Sen, ne cessent dans leurs écrits de se demander comment concilier les principes libéraux avec les exigences de la cohésion sociale et la préservation de l’autorité de la communauté politique. En d’autres termes, leur position pourrait être désignée comme du national-libéralisme, puisqu’elle se fonde sur l’idée selon laquelle il est nécessaire de stopper l’application des valeurs libérales au moment où elle risquerait de nuire à l’impératif de l’unité de la Nation… alors que c’est précisément là qu’elles commencent à être intéressantes.

L’idée social-libéral ne fonctionne pas à la positivité mais à la négativité. Chaque terme joue contre l’autre. Chaque terme n’est présent que pour limiter l’autre.

C’est contre ce type d’inspiration que l’on sera susceptible d’élaborer une réflexion émancipatrice. Quelle pourrait être la base d’une théorie radicale ?  Concilier la force de déstabilisation de la pensée sociale et celle de la pensée libérale. Réfléchir aux façons de multiplier la prolifération de l’individualisation, les affirmations minoritaires, l’hétérogénéité des modes d’existence, et dans le même temps mettre en place des dispositifs de redistribution qui assure une égalité économique réelle. Bref, démultiplier les potentialités émancipatrices des traditions libérales et sociales plutôt que les mutiler l’une par l’autre. Bref, ne pas être social-libéral comme condition pour être pleinement et social et libéral.

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