Mise au point : néolibéralisme, critique du néolibéralisme et théorie critique

Dans le Nouvel Observateur du 12 décembre 2013, Eric Aeschimann publie un article intitulé « Foucault est partout » censé décrire l’influence de Foucault dans la pensée contemporaine. C’est un article plein d’erreurs, d’approximations. C’est surtout un texte gênant tant il démontre l’extériorité d’Aeschimann par rapport au monde intellectuel et au monde de la pensée.

Dans ce texte, le critique me range avec François Ewald dans la catégorie des foucaldiens non hostiles à la pensée libérale. C’est évidemment une perfidie – et même une agression – que d’essayer d’inscrire quelqu’un comme moi, qui se situe dans l’espace de la théorie radicale, à côté d’Ewald, ancien conseiller du Medef.

Mais là n’est pas le plus important. Ce qui m’intéresse  ici, c’est le fait que mon livre La dernière leçon de Michel Foucault y soit lu comme présentant quelque chose  comme un éloge de la pensée néolibérale.

J’ai toujours conçu mon travail comme une réflexion sur les conditions de la critique du néolibéralisme, sur ce que veut dire et suppose d’élaborer une critique non réactionnaire et non réactive du néolibéralisme.  Il ne s’agit pas pour moi de faire l’éloge du néolibéralisme. Il s’agit de partir de sa positivité, de ce qu’il produit,  pour en pointer les limites et le transformer. Tout cela, faut-il le rappeler, s’inscrit dans une fidélité stricte à l’esprit qui guidait la critique par Marx du capitalisme.

Aeschimann, et, malheureusement, de nombreux autres lecteurs ou interlocuteurs, ont fait le contresens de présenter cela comme une adhésion ou un éloge implicite du paradigme néolibéral.  Ce contresens est important. Il révèle en effet un certain inconscient théorique et politique contemporain.  Il montre qu’une critique non réactionnaire du néolibéralisme tend à être aussitôt perçue, et donc dénigrée, comme néolibérale. Et que, par conséquent, on tend à réserver le monopole de la critique « authentique » et « véritable » du néolibéralisme aux pensées réactionnaires, réactives et conservatrices.

Pour preuve : Aeschimann commence son article en faisant l’éloge de Pierre Dardot et Christian Laval. Eux sont présentés comme des auteurs critiques du néolibéralisme.  Or ces deux auteurs manient une rhétorique plus que douteuse.

Ainsi, je viens de tomber sur un texte de la Manif pour tous contre l’idéologie du genre :

Ideologie du genre manif pour tous

Dénonciation du marché et du mercantilisme, de la perte de l’autorité, de la crise des solidarités et des transcendances, rejet de l’individualisme, du « mouvement perpétuel », de l’autonomie du sujet, de l’invention,  etc. … Les arguments, la rhétorique, les mots, les perceptions sont rigoureusement superposables à du Dardot/Laval.

Par exemple, dans le dernier numéro de la revue Raisons Politiques, Pierre Dardot publie un article où l’on peut lire – on a du mal à y croire : « Si l’argent qui se rapporte à lui-même (A-A’) est bien la formule même du capital financier, alors le sujet se rapportant à lui-même sur le mode de l’auto-augmentation ou auto-valorisation (que l’on pourrait noter S-S’) est le capital financier fait sujet » (Raisons politiques, « Les néolibéralismes de Michel Foucault, p 21).

J’ai déjà publié un texte sur Christian Laval : Nouvelle gauche ou vieille droite? Christian Laval est-il fréquentable? Mais je me permets de donner à nouveau une ou deux citations particulièrement édifiantes : « « Le rapport entre générations comme le rapport entre sexes, autrefois structurés et mis en récit par une culture qui distribuait les places différentes, sont devenus pour le moins incertains. Aucun principe éthique, aucun interdit, ne semble plus tenir face à l’exaltation d’un choix infini et illimité. » Ou encore « Les autorités religieuses et politiques sont discréditées avec le prestige des énoncés sans auteur qui disent le bonheur prochain et intégral sur terre par simple application de lois scientifiques et de recettes gestionnaires. Discours marchand et discours de la science se complètent pour constituer ce que le psychanalyste Jean-Pierre Lebrun appelle « un monde sans limites » », etc.

L’axe Dardot/Manif-pour-tous/Laval/La Rochère (on peut ajouter Esprit/Legendre/Michea, etc.) ne propose en aucune cas une critique du néolibéralisme. Ce ne sont là que des incantations vides. Il s’agit de schèmes réactionnaires sempiternellement réactivés depuis la fin du XIXème siècle (Cf. Sternhell) contre tout ce qui incarne à un moment donné la modernité : le divorce, l’avortement, la garçonne, la voiture, le  TGV, le mariage gay, le droit de vote des femmes, internet, la ville, etc.

Faire passer pour critique (du néolibéralisme) ces énoncés réactifs et autoritaires revient à créer une situation où l’on n’a plus le choix qu’entre l’ordre néolibéral et un autre ordre, réactionnaire et conservateur. A l’inverse, élaborer une critique non réactive du néolibéralisme c’est se donner les moyens de critiquer en même temps ces deux ordres pour inventer un autre avenir. C’est dans le choix entre ces deux polarités que se joue l’essentiel aujourd’hui.

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