Archive : Jacques Derrida, « Où sont les chasseurs de sorcières ?», sur le débat intellectuel et les conditions de la critique

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En 1976, Jacques Derrida signe une déclaration pour protester contre la nomination de Pierre Boutang, auteur d’extrême-droite, comme professeur à la Sorbonne. Aussitôt, les attaques rituelles opposées à tous ceux qui posent des questions critiques lui sont adressées : « censeur », « stalinien », « inquisiteur », etc. Derrida répond alors dans Le Monde à ce type d’accusation dans ce texte sur le débat, la censure, les conditions de la critique – et qui fait écho, mutatis mutandis bien sûr, aux interrogations que nous soulevons aujourd’hui.

 

Jacques Derrida, « Où sont les chasseurs de sorcières », Le Monde, 1er juillet 1976.

  Malgré quelques réserves sur lesquelles je m’expliquerai, j’ai cru devoir signer la déclaration dont le Collège de philosophie a pris l’initiative. Cette déclaration, entre autres résultats positifs, a ouvert un large débat. Je m’en réjouis et souhaite qu’il reste ouvert à tous. La plupart de ceux qui y ont participé publiquement me paraissent, toutefois, avoir négligé jusqu’ici de lire attentivement la déclaration et, ce qui n’est pas moins grave, de lire Pierre Boutang.

Lisons, donc, relisons. Boutang en premier lieu. Car il ne suffit pas de rappeler que nous ne voulons empêcher personne de parler, d’écrire, d’enseigner, et que cette revendication de liberté est d’abord la nôtre. Il faut ajouter : nous souhaitons sincèrement que Boutang aujourd’hui soit lu. Cette lecture donne leur portée à la déclaration du Collège de philosophie et aux questions qui s’y trouvent posées ; pourquoi le conseil de telle université tente-t-il, aujourd’hui, d’imposer l’auteur de tels textes à une U.E.R. de philosophie qui, juge de la compétence dans sa discipline, lui avait préféré d’autres candidats ? Pourquoi un usage est-il rompu, et la compétence officielle ignorée par ceux-là mêmes qui disent en faire grand cas ? Pourquoi cette fois-ci, aujourd’hui ?

Les écrits de Boutang qui imposent de telles questions sont au moins de trois types.

Ce sont, premièrement, si l’on commence par le plus connu, des professions de fois antirépublicaines et antidémocratiques. Elles en appellent sans cesse à un État  » débarrassé de la démocratie » (Amis du maréchal).

Ce sont, deuxièmement, sous l’occupation, des appels à la répression brutale ( » au moins en paroles ! « ), à la délation et à la  » constitution de sources pures de renseignements  » ( » leurs groupements naturels sont capables de renseigner le maréchal, de briser les tentatives de sabotage moral de son œuvre, de désigner les essais de sabotage administratif. […] Vous brutaliserez, au moins en paroles, ce qui doit l’être. […] Vous renseignerez avec précision sur les abus qu’on vous aura indiqués (vous saurez bientôt comment faire). […] Vous serez aux aguets. […] Vivez parmi les choses et les gens en état d’alerte incessant, paré à redresser ce qui est à votre portée, à signaler aussitôt le reste.  » (Amis du maréchal.) Et Boutang nous traite, nous (!), de  » chasseurs de sorcières « . Nous ne laisserons pas de délai à l’ignoble calomnie.

Ce sont, troisièmement, des manifestations de racisme violent, hargneux et, comme toujours, vulgaire, ôtant toute crédibilité, si même elle pouvait en avoir jamais, à telle distinction rhétorique entre antisémitisme et racisme, entre l' » antisémitisme d’État « , que Boutang n’a jamais cessé de proclamer ( » antisémite d’État, je le suis… « ) et l’antisémitisme tout court. Il faudrait citer (par exemple), toute la République de Joinovici (1949) qui s’en prend à longueur de pages à l' » internationale apatride « , à la  » canaille apatride « , à la  » pourriture cosmopolite, dont la Russie communiste elle – même cherche à nettoyer le grand corps qu’elle laissa ronger si longtemps « . Et par exemple ceci :  » Le caractère constitutionnellement étranger de toute République en France allait donc se manifester dans l’histoire de la  » forme  » républicaine entre 1946 et 1947. Cette histoire est tragique. […] La Constitution refusée par le peuple, le 5 mai 1946 eut, pour rapporteur un juif letton, Zaksas. La Constitution acceptée en novembre 1947 fut rédigée par un nègre, Léopold Senghor. Ce sont là deux faits auxquels nous ne pouvons rien, deux faits que nous n’avons aucun plaisir à rappeler, car nos arrière-neveux penseront que nous étions bien faibles ou bien lâches pour les avoir tolérés. Mais ce qui établissait la continuité entre la fondation de la République et son pouvoir constituant, ce qu’il y avait de commun entre Joanovici et Zaksas, c’était d’être venus d’ailleurs, et d’appartenir à une nation pour qui la continuité des mœurs, la tradition des autres et le souvenir n’ont pas de sens.  » Qu’on lise ailleurs (la Politique. 1948) ce qui est dit de la  » mesure de la vie civilisée  » dont la  » destruction méthodique  » a  » presque toujours des juifs pour instruments « . Ailleurs, Boutang dit son  » amour de la réalité, que la mécanique juive décompose, émiette, anéantit « .

 Lire et relire

 Et Boutang aura osé, ayant écrit de tels textes, se plaindre de la  » hargne  » (la nôtre !), il aura osé évoquer le Goulag ! Allons ! Aperçoit-on ici la figure de l’un de ces distingués idéologues d’extrême droite qu’on nous présente depuis peu ? Un de ces penseurs de droite prenant part au grand débat politique de la nation ? Passons. Pourtant la question reste de savoir si le racisme déclaré est une idéologie parmi d’autres, parmi toutes celles que la démocratie doit laisser librement se propager. Dans la situation politique d’aujourd’hui, certains s’en étonneront peut-être, cette question semble recevoir une réponse presque unanimement positive. Au nom du pluralisme. Soit. L’humanité elle-même, avec une prudence que nous nous expliquons sans pouvoir la partager à ce point, prend ses distances ; elle souligne, pour s’en réjouir avec empressement, qu’aucun communiste n’a signé la déclaration du Collège de philosophie. Ce n’est pas vrai. Le Monde n’a pas publié toutes les signatures.

Donc, lire, relire Boutang. Mais aussi la déclaration. Elle n’a pas refait le procès de Boutang. Nulle part elle n’a même suggéré qu’il fallait l’empêcher d’enseigner ou remettre en cause une élection dont elle a rappelé au contraire qu’elle restait légale, même si elle contredit singulièrement l’usage. Elle n’a pas rappelé (c’est le Monde qui en a pris l’initiative) que Boutang avait été  » radié des cadres de l’enseignement « . Elle n’a pas cherché à en publier les raisons ( » avoir espéré  » à vingt-quatre ans, comme il le dit lui-même ?) Avec la même discrétion, elle n’a pas fait allusion à l’épisode Giraud, sur lequel Boutang a peut-être tort d’insister. Pour nous limiter ici à des généralités impersonnelles, sachons que, sous l’autorité de Giraud, les lois raciales ont, en fait, été maintenues en Algérie près de six mois après le débarquement des alliés. Les enfants juifs n’ont été réintégrés dans l’enseignement qu’en mai 1943. Quant aux conscrits juifs, ils étaient d’abord enrôlés dans un bataillon spécial, aux pratiques quasi disciplinaires.

Si la déclaration s’est interdit de refaire le procès de Boutang, si elle n’a jamais demandé la moindre limitation à son droit de parole ou d’enseignement, qu’a-t-elle voulu faire ? Comme nous revendiquons hautement la liberté de parole, d’enseignement et d’expression, nous voulons avoir le droit de poser des questions, de proposer des interprétations, d’appeler à des analyses et à des luttes.

Notre question principale était donc : pourquoi le conseil d’une université ne tient-il, cette fois, aucun compte de l’avis très clair de l’U.E.R. de philosophie qui doit accueillir un enseignant ? Pourquoi ce conseil a-t-il rompu avec un usage bien établi, contredit les principes déclarés et le respect traditionnellement voué à ce qu’on appelle la compétence des  » spécialistes  » ? Pourquoi dans ce cas où le candidat imposé à l’U.E.R. (qui l’avait placé en queue de liste) se trouve être précisément l’auteur que nous venons de citer, ennemi acharné de toute démocratie et  » antisémite d’État  » déclaré ? Dans de telles conditions, le geste du conseil ne peut avoir d’autre motivation que politique et partisane. Ceux qui se sont empressés avec légèreté d’accuser notre parti pris doivent le savoir : c’est en vérité le conseil de Paris-Sorbonne qui a manqué non seulement à telle  » neutralité  » (réclamée par le Figaro) mais au libéralisme même qui exige le refus de tout sectarisme. C’est lui qui a ainsi créé le  » précédent dangereux  » dont parle si fortement M. Frappat. De notre côté, nous n’avons pas retenu pour lui-même un cas individuel, mais deux faits révélateurs pour qui s’intéresse aux choses de l’université (oui, deux, car il faudra reparler de l’éviction de Heinz Wismann qui se sera trouvé exclu une deuxième fois dans la ruée générale).

L’université de Paris-Sorbonne n’est pas une université parmi d’autres. C’est, depuis 1968, la plus forte concentration de pouvoirs et d’enseignants, disons, pour faire la moyenne, conservateurs. Grâce à un jeu de lois complexes qui ne se réduisent pas toujours à ce que l’Humanité appelle dans ce cas  » le pouvoir giscardien « , cette université joue un rôle prédominant dans l’appareil scientifique et pédagogique du pays. Voudrait-on nous interdire d’analyser ce phénomène, ses causes et ses effets ?

Une radioscopie idéologique

La commission des spécialistes s’étant prononcée (Pierre Boutang en queue de liste), les motivations du conseil étant désormais étrangères à la discipline et aux critères habituels de compétence, avait-on à parler de la valeur de l’ouvrage philosophique de Boutang ? Et surtout en quelques lignes ? C’est sur ce point (et quelques autres, de forme ou de perspective) que la déclaration m’avait inspiré des réserves secondaires. Si l’on voulait juger des thèses en effet (mais pourquoi?) ce n’était pas le lieu ni le bon moyen, et il ne faudrait pas s’arrêter à celle-ci. Je n’y reviens donc pas et de l‘Ontologie du secret, je ne dirai pas ce que je pense. Mais au-delà des réserves secondaires, j’étais d’accord pour attirer l’attention sur la dimension politique de certains problèmes universitaires, sur les enjeux de certaines opérations qui débordent les schémas classiques de la protestation politique ou de l’analyse institutionnelle. D’autres textes, du GREPH (Groupe de recherches sur l’enseignement philosophique) ceux-là, et notamment celui qui concerne la mesure récemment prise à l’encontre d’Althusser, définissent plus précisément nos inquiétudes et nos objectifs. Et puis, fallait-il accepter les silences prudents, le caractère privé de désapprobations murmurées ? L’appareil d’intimidation le plus complexe, le plus étendu, parfois le plus inattendu dans ses réseaux, se trouvait en place pour nous interdire de poser des questions. J’ai donc pensé que je ne devais pas refuser de signer une déclaration dont tout démontre aujourd’hui qu’elle fut courageuse. Et, je le crois, mieux entendue qu’il n’y paraît. Elle aura déclenché les symptômes les plus intéressants. Et rompu un silence. (…)

Il y aura beaucoup à dire encore. Cela sera dit. En attendant, je souhaite qu’on lise et entende Boutang. Plus et mieux qu’on ne l’a fait. Et puis, à qui sait voir (avant le cliché), les réactions qui ont jusqu’ici dominé le débat fourniront peut-être une radioscopie saisissante du corps idéologique et politique de la France en 1976.

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