« Une césure dans l’histoire de la révolte ». Entretien dans L’Obs à propos de Snowden, Assange, Manning

Dans le numéro de L’Obs daté du 5 au 11 février 2015, un dossier est consacré aux « lanceurs d’alerte ». Dans ce cadre, j’ai accordé un entretien à l’occasion de la parution de L’Art de la révolte. OBS

En quoi le lanceur d’alerte incarne-t-il une nouvelle forme de la révolte politique ?

Le lanceur d’alerte est un individu qui intervient dans l’espace public pour dénoncer l’écart entre l’apparence du pouvoir et sa vérité. Le premier lanceur d’alerte répertorié comme tel est l’américain Daniel Ellsberg, qui, au début des années 1970, a communiqué à la presse 7000 pages de documents du département de la Défense, les « Pentagon Papers ». Le lancement d’alerte est souvent associé aux idées de délation, de lâcheté, de trahison. C’est cette dimension trouble qui m’intéresse : elle montre que cette démarche interroge les formes traditionnelles de la contestation. Ce qui est particulièrement net chez les trois lanceurs d’alerte les plus marquants de ces dernières années : Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks ; Chelsea Manning, qui a notamment diffusé la vidéo d’une bavure de l’armée américaine en Irak et des milliers de « câbles diplomatiques » ; et enfin Edward Snowden, grâce à qui le monde a appris l’existence des programmes de surveillance de masse des services américain et anglais.

Qu’ont-ils de si particulier ?

Ils incarnent l’irruption de nouvelles manières d’agir politiquement. Dans nos démocraties, s’engager politiquement implique un certain nombre d’obligations : on doit apparaître en public, revendiquer ce qu’on dit, en assumer les risques. C’est ce que l’on voit par exemple dans la désobéissance civile, forme la plus radicale d’action politique acceptée dans une démocratie, qui consiste à violer une loi injuste, à revendiquer cette violation puis à accepter la condamnation. Le faucheur d’OGM sait qu’il va être arrêté et l’accepte : on peut parler d’une conception sacrificielle de la politique. Manning a agi autrement : analyste de l’armée américaine, elle a transmis les documents anonymement et n’a été découverte qu’au terme d’une traque menée par les renseignements américains. Avec WikiLeaks, Assange a bâti une organisation qui permet à tout individu de révéler des documents, d’intervenir dans la discussion démocratique sans avoir à se mettre en danger. Cela constitue une césure dans l’histoire de la révolte. Si l’on y réfléchit, pourquoi faudrait-il qu’il y ait un coût au fait de s’engager ? Que dissimule l’injonction au « courage » souvent adressée à celui qui a une conviction ? Ces dispositifs limitent les capacités d’action de nombreux individus.  De même, ni Assange, ni Snowden n’ont accepté de reconnaître leur responsabilité devant la justice de « leur » pays. Le premier s’est réfugié à l’ambassade d’Equateur à Londres, le second en Russie. Ces gestes de fuite mettent en question l’emprise des Etats sur chacun d’entre nous. Snowden et Assange se sont donné le droit de faire sédition. Ils ont divorcé de leur communauté politique. L’anonymat et la fuite défient les Etats, d’où la répression féroce contre ces trois contestataires.

Vous manifestez une grande empathie pour ces trois figures…

Mon livre est né d’une émotion. J’ai été frappé par le fait que ces individus (Snowden et Manning principalement) étaient des « insiders », ils vivaient dans le système, avec ce que cela signifie de conformisme. Ils n’ont rien de la figure habituelle du militant. Cette centralité les a conduits à toucher au cœur du système. Leur écart par rapport aux formes traditionnelles de l’expression les a obligés à inventer de nouvelles formes. C’est la beauté de  leurs gestes.

La loi doit-elle protéger les lanceurs d’alerte ?

On ne peut que se réjouir des initiatives prises pour protéger les lanceurs d’alerte. Mais ces projets visent à restaurer des circuits codifiés de contestation. WikiLeaks fait peur parce qu’à travers ses possibilités chacun peut venir à une pratique de dénonciation politique. On ne sait pas qui fait fuiter des documents, ni pourquoi. Cette forme d’anarchisme et d’opacité déstabilise les institutions.  En protégeant les lanceurs d’alerte s’ils empruntent des circuits traditionnels, on risque de punir plus sévèrement ceux qui choisiront de rester en dehors. Pour étendre l’espace démocratique, il serait plus intéressant de protéger WikiLeaks et de rendre accessible à tous les techniques de l’alerte anonyme.  C’est ainsi notamment que l’on pourrait mieux attaquer cette case noire que sont les secrets d’Etat. Car en démocratie, ce devrait être les citoyens qui surveillent l’Etat, et non l’Etat qui surveille les citoyens. Propos recueillis par Eric Aeschimann

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