Sortir de notre impuissance politique/ Beyond powerlessness

Je publie simultanément en Anglais dans Opendemocracy et en Français dans L’Obs un texte sur notre situation contemporaine d’impuissance politique et comment elle nous impose de repenser la pratique politique.

I publish in English in openDemocracy and in French in L’Obs an article about our contemporary condition of political powerlessness and why we must re-examine our relationship to the political.

The title of the English version is : Beyond powerlessnessClick here to read it.

La version française s’appelle « Sortir de notre impuissance politique ». Le Nouvel Observateur a mis en ligne la version papier.

En voici une version développée:

Sortir de notre impuissance politique

La pensée critique a toujours constitué comme l’une de ses questions essentielles celle du présent.  Mais il y a, bien sûr, différentes manières d’établir un diagnostic de l’actualité, de comprendre ce qui nous arrive et d’y réagir – et c’est dans cet espace de dissensus que s’ouvre le débat intellectuel.

Même s’il faut toujours se méfier des déclarations dramatiques, il n’en demeure pas moins que tout laisse à penser que nous vivons aujourd’hui un moment critique que nous devons regarder en face. Nous sommes placés dans une situation historique qui impose de nous interroger radicalement sur ce que nous sommes, sur nos manières de penser, sur nos façons d’agir – sur notre état d’esprit.

Impuissance

S’il fallait caractériser d’un mot la situation politique contemporaine et l’expérience que nous en avons,  j’utiliserais le concept d’impuissance. Depuis plusieurs mois, et même plusieurs années, dans presque tous les domaines, les Etats mettent en place des mesures guidées par des logiques que nous savons êtres dangereuses, nocives ou non éthiques. Et pourtant, nous avons du mal à les combattre, ou à orienter les gouvernements vers des solutions plus acceptables. Les exemples récents ne manquent pas : la gestion autoritaire et absurde de la dette des Etats Européennes, notamment en Grèce ; la crise de l’accueil des migrants, qui a débouché sur la restauration de frontières, de murs et de camps en Europe, la mise en place à l’échelle mondiale de programmes de surveillance de masse et de contrôle de l’Internet, et enfin, en France, il y a deux mois, l’instauration de l’état d’urgence…

Bien sûr, il n’y a rien de nouveau à ce que les Etats soient animés par des logiques  contre lesquelles nous nous battons. Mais ce qui est spécifique, ou ce qui s’accroit, c’est notre incapacité à influencer le cours des choses. Lorsque nous intervenons, lorsque nous protestons, lorsque nous manifestons, cela débouche de moins en moins sur des transformations effectives.

Il faut regarder le présent avec lucidité. Il ne faut pas se raconter d’histoire comme nous avons parfois tendance à le faire pour ne pas tomber dans une forme de désespoir. Il faut partir de la vérité : depuis quelques années,  lorsque nous nous situons dans le camp du progrès et de l’émancipation, nous perdons les combats. Nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, vivent leur vie politique sur le mode du désarroi et de la tristesse. Comme je l’écrivais en septembre dans Le Monde dans un manifeste publié avec Edouard Louis, faire l’expérience de la politique, pour la plupart d’entre nous, désormais, c’est faire l’expérience de l’impuissance.

Evidemment, nous ne sommes pas, en tant qu’intellectuels, artistes, écrivains, journalistes, militants, etc. responsables de tout. Des responsabilités se situent au niveau des mécanismes de la raison d’Etat, de l’autarcie du champ politique, des idéologies propagées par le champ médiatique. Mais nous ne pouvons pas nous arrêter à ce type d’analyse.  Si nous voulons sortir de notre situation d’impuissance et d’anxiété, il faut procéder à un réexamen de notre rapport à la politique. Au fond, je me demande si nous ne sommes pas tellement habitués à perdre que nous n’interrogeons plus sur cette situation.  Nous thématisons nos échecs  comme des évidences. Or il faut politiser cette question. Nous devons nous demander pourquoi la politique émancipatrice semble condamnée à une forme d’impuissance – et comment cela pourrait être autrement.

Trois dimensions essentielles.

  1. Actions

Penser notre impuissance politique impose d’abord de réfléchir sur nos modes d’actions. Nous tirons trop peu les conséquences du fait que l’espace de la contestation est peut être l’un des plus codifiés de la vie sociale : les protestations se déroulent selon des formes établies. Des institutions, solidement installées, structurent le temps et l’espace de la contestation démocratique. La grève, la manifestation, la pétition, le lobbying, le si in, la désobéissance civile, même l’émeute violente etc. constituent des formes rituelles et reconnues. Autrement dit, nous vivons dans un champ politique tel que l’expression de la dissidence est déjà inscrite dans le système et donc en un sens programmée par lui.

Nous devons nous interroger sur ce que nous faisons lorsque nous utilisons les modes institués de la contestation démocratique. Est-ce que nous agissons? Ou est-ce que nous nous contentons de protester, d’exprimer notre désaccord – avant de rentrer chez nous ? Si nos protestations ne changent rien – ou, en tout cas, n’ont d’effets réels qu’exceptionnellement – cela ne signifie-t-il pas que les formes d’actions traditionnelles fonctionnent comme des pièges et des ruses de la raison étatique : lorsque nous y recourrons, nous avons le sentiment d’avoir agi quand, en réalité,  nous n’avons rien fait de plus qu’exprimer notre mécontentement. D’autre part, ces formes ne se sont-elles pas routinisées avec le temps ? N’ont-elles pas perdu leur efficacité ? Si nous voulons mettre en crise l’Etat, ne devons-nous pas inventer des modes de protestation qui surprendraient l’Etat et ne seraient plus prescrits par le système ?

  1. Temps

Repenser notre rapport à la politique impose aussi de réfléchir en termes de stratégie et de temporalité. Je suggère ainsi que si nous perdons les batailles, c’est peut-être parce que nous ne cessons à nous situer par rapport à l’Etat et en fonction des actions de l’Etat. Nous vivons une telle époque de régression que la critique politique se limite souvent à réagir aux réactions de l’État. Nous nous constituons comme groupe politique par rapport à ce que fait l’Etat. C’est donc l’État qui fixe les termes du débat, qui fixe la temporalité politique, qui fixe les sujets dont nous débattons. La critique se trouve placée en position réactive et secondaire. C’est la raison pour laquelle l’État domine : il s’impose à nous et, stratégiquement, nous ne sommes plus capables de nous imposer à lui.

Nous ne pourrons sortir de notre état de dépossession que si nous transformons  notre rapport au temps. Il faut trouver des moyens de résister à l’Etat sans réagir à l’Etat. Nous  devons faire attention à ne pas nous situer, toujours, par rapport à l’État. Nous devons essayer de le surprendre, d’imposer notre propre rythme,  de l’attaquer là où il ne s’y attend pas, de faire émerger des thèmes auquel il ne pense pas… Bref, il faut  instaurer une nouvelle temporalité politique.

3. Théorie critique

Enfin, et c’est peut-être le plus important, nous devons questionner le langage, les modes d’analyses que nous déployons et la manière dont ils construisent notre rapport à ce qui arrive. Si nous voulons inventer un nouvel état d’esprit et sortir de notre état d’anxiété,  nous devons redéfinir l’espace de la théorie et de la critique.

Ma thèse serait que les narrations dominantes utilisées pour saisir le présent ont tendance à bloquer nos capacités de résistances plutôt qu’à les rendre vivantes. La question du vocabulaire de la critique m’intéresse beaucoup, notamment depuis mon livre sur Foucault et le néolibéralisme : Je m’y interroge sur ce que signifie élaborer une critique non passéiste du présent et donc non réactionnaire du néolibéralisme : comment peut-on critiquer le présent sans ériger le passé comme norme et comme référence valorisée?

Je crois que  notre impuissance politique contemporaine provient du fait que, dans la plupart des domaines, nous avons du mal à proposer une critique intégrale du passé et présent – et donc une critique imaginative. Certes, il serait injuste de dire qu’une large partie des théoriciens critiques sont passéistes. Mais il n’est pas faux de relever que la façon dont les opérations de pouvoir sont codés a pour conséquence que l’on en vient souvent à constituer comme référence positive un ordre préalable ou connu qui devrait pourtant, lui aussi, être mis en question.

Dans le vocabulaire contemporain, les opérations du pouvoir sont pensées en termes négatifs, comme quelque chose qui retire quelque chose à ce qui est déjà là : le pouvoir défait, détruit, démantèle, supprime, fragilise.

Par exemple, dans les analyses sur le néolibéralisme, la rationalité néolibérale est présentée comme produisant une érosion des institutions, un délitement des valeurs qui servaient auparavant de cadres collectifs (les lois étatiques, le droit du travail, les normes morales, le welfare state,) ou encore une destruction de quelque chose comme le Commun, l’espace public, le politique,  etc. autant de formes traditionnelles eo ipso constituées comme des référents positifs.

Prenons un autre exemple : celui des programmes de surveillance de masse. La critique des Etats et des agences de renseignements consiste bien souvent à mettre en cause leur tendance à « démanteler » les protections traditionnelles de la vie privée et à « remettre en question » les limites au pouvoir  d’intrusion de l’Etat dans nos vies et notre intimité. Et donc ces « protections » et ces « limitations » en viennent à fonctionner comme des critères que nous utilisons pour caractériser la négativité de la situation actuelle.

La rhétorique que j’interroge est présente en ce moment en France avec les débats autour de « l’état d’urgence ». Depuis les attentats de novembre, le gouvernement  a déclaré « l’état d’urgence », qui permet de donner beaucoup plus de pouvoir à la police, à l’administration au détriment du pouvoir judiciaire. C’est bien sûr très grave. Mais la critique se limite souvent à dire que ces décisions créent de l’arbitraire par rapport au droit commun. Mais dès lors, résister à ces mesures conduit à valoriser le retour au droit commun, à présenter le juge traditionnel comme le garant de la liberté  et le pouvoir judiciaire comme une instance protectrice.  Quand on critique une situation en la qualifiant d’exceptionnelle, on a tendance à vouloir retrouver, et donc conserver, l’ordre normal qui était là avant, alors que c’est précisément lui qu’il faut attaquer : le droit commun contient, en effet, peut-être autant d’arbitraire que l’état d’exception, mais nous ne le voyons pas.

Bien entendu, je ne nie pas qu’il peut exister des « régressions » et que le passé peut parfois être jugé « meilleur » que le présent. Mais si nous voulons élaborer un nouvel état d’esprit politique, nous devons faire émerger d’autres narrations du pouvoir. Nous devons nous passer des concepts « négatifs » comme ceux  de « démantèlement », de « destruction », de « réduction », de « précarisation », d’ « exception »,  etc. Ce vocabulaire conduit en effet, logiquement, à constituer un état antérieur des rapports de pouvoir comme norme à partir de laquelle la critique s’énonce. C’est donc un mode de critique très particulier, qui suppose comme condition d’énonciation de ne pas critiquer (ou de ne plus coder comme criticable) l’état antérieur des rapports de pouvoir. Dès lors, petit à petit, nous cédons du terrain : l’ordre passé, que nous critiquions, devient la référence positive et construite comme telle. L’Etat, petit à petit, gagne du terrain. Et nous nous privons alors d’une capacité à imaginer une autre configuration possible.

Aujourd’hui, nos modes d’actions, notre rapport au temps, notre narration du pouvoir fonctionnent d’une manière paradoxale : dans le moment même où nous nous constituons comme sujet politique, nous nous constituons comme sujets dominés par le système du pouvoir et par l’Etat. C’est ce qui explique la répétition de nos échecs.

Inspiration

Devant un tel constat, on pourrait être désespéré. Je ne le crois pas. D’abord parce qu’il est beaucoup moins désespérant d’être lucide que de se mentir à soi-même, de stagner et de répéter sempiternellement les mêmes erreurs. Mais surtout, également, parce que l’expérimentation de nouveaux modes d’action politique ne relève pas de l’utopie. Au contraire : dans l’actualité récente, des interventions ont existé, qui peuvent nous servir comme source d’inspiration pour nous réinventer comme sujets politique.

Une partie importante de la théorie contemporaine concentre son attention sur les grands et importants rassemblements populaires comme Occupy, les Indignés ou les printemps arabes. Mais on peut se demander si cette attention ne conduit pas à ratifier tout ce qu’il y a de plus traditionnel politiquement, en termes de scénographie, de formes d’actions, de catégories (le « Nous », le « Peuple », le « Collectif »). C’est la raison pour laquelle je crois qu’il est peut-être possible de redéfinir notre vie politique en s’inspirant d’autres exemples : je pense aux gestes de Snowden, d’Assange, et de Manning, aux combats contre la surveillance, aux fuites de WikiLeaks, etc. Je ne dis pas que ces modes d’actions doivent être érigés comme des modèles. Nous devons les utiliser comme des instruments pour réinventer un art général de l’insoumission, pour réapprendre à nous battre dans tous les domaines  (économiques, sexuelles, raciaux, urbains, etc.)

Qu’y a-t-il en effet de puissant dans les vies de Snowden, Assange et Manning ? Ils ont instauré une rupture avec les règles imposées du jeu politique. Ils ont été le plus loin dans une forme d’autonomie politique, c’est-à-dire d’invention d’eux-mêmes en dehors des cadres prescrits. Ils ont, d’abord, modifié le temps politique : ils ont pris l’État par surprise. La contestation est venue de là où l’Etat ne l’attendait pas. Les lanceurs d’alerte sont des insiders, des conformistes, des individus intégrés dans les institutions et non des outsiders ou des contestataires traditionnels.

Snowden, Assange et Manning ont aussi imposé leur agenda. Ils ont posé des questions que l’Etat ne voulait pas poser et même voulait cacher.  Et ils ont agi, enfin, selon des modalités qui déstabilisent la démocratie libérale : on peut mentionner le rôle de l’anonymat, qui est une manière de refuser le caractère public de la politique, l’identification du sujet dissident et qui met en question le fonctionnement traditionnel de l’espace public. On peut penser aux gestes de sédition de Snowden et d’Assange, qui traduit une volonté d’échapper non seulement au système pénal mais aussi aux appartenances imposées et à l’idée selon laquelle nous devons toujours, en dernière instance, reconnaître le droit que se donne l’Etat de juger de nos actions politiques et de leur légalité.

Si nous voulons sortir de notre impuissance politique et faire émerger un nouvel état d’esprit, je crois que nous devrions constituer ces activistes comme des sources d’inspiration. Ce n’est sans doute pas la seule voie. Mais c’en est une, et importante.  Car notre objectif doit être d’être capable de faire, dans tous les domaines, comme eux : Placer l’Etat en état de dépossession par rapport à nous et le forcer  à réagir à ce que nous décidons de faire ; inventer une pratique de la résistance que nous ne recevons pas de l’histoire mais que nous nous donnons à nous-mêmes – et qui ne soit plus uniquement oppositionnelle et expressive  mais aussi inventive et active. En un mot, élaborer une pratique politique autonome – et, par là même puissante et effective.

 

 

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