Texte de soutenance d’Habilitation à diriger des recherches.

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J’ai soutenu, mardi 19 juin, mon Habilitation à diriger des recherches à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne.

Pour celles et ceux qui n’ont pas pu venir, on trouvera ici le texte introductif que j’ai prononcé à cette occasion où je présente ma démarche et les enjeux de mes travaux.

C’était un moment très fort et très émouvant pour moi et je tiens ici à remercier les membres du jury :
Monsieur le président, mesdames et messieurs les membres du jury,

Les travaux que j’ai l’honneur de présenter pour obtenir mon habilitation à diriger des recherches portent en majeure partie sur la philosophie politique et la théorie de l’Etat et du droit. Ils abordent également des questions de sociologie de la connaissance et de la culture et d’épistémologie des sciences sociales.
Lorsque j’ai, pour la nécessité de l’écriture du mémoire de synthèse nécessaire à ce dossier, opéré un retour sur mes travaux pour essayer d’en dégager quelque chose comme un fil directeur, je me suis dis que, au fond, mon travail, jusque aujourd’hui, pouvait être présenté comme une sorte d’investigation des systèmes de pouvoir et des catégories qui les soutiennent. J’essaie de proposer une théorie des systèmes de pouvoir qui non seulement nous traversent mais qui, surtout, constituent le sol inconscient de ce que nous sommes et de ce que nous disons, qui nous font exister tels que nous sommes et émerger comme sujet pensant et parlant. Cette attention aux « formes sociales » -la forme discipline, la forme marché, la forme procès, etc. – aux systèmes de pouvoirs – le système académique, le système de la contestation politique, les systèmes du jugement ou de la répression – et aux idéologies qui les organisent emporte tout un ensemble de conséquences épistémologiques, méthodologiques, disciplinaires – notamment sur les modalités de l’investigation et de la critique sociale, sur l’opposition entre sociologie et philosophie– mais également sur le sujet dans son rapport à l’inconscient et au déterminisme.
Si je m’intéresse aux formes de la vie sociale et de plus en plus, je vais y revenir, aux formes de la vie politique, c’est parce que je suis persuadé que c’est à cette condition que nous pouvons, dans le même mouvement, comme dit Horkheimer, augmenter le niveau des connaissances et tenter de libérer l’homme des servitudes qui pèsent sur lui. Lorsque nous naissons en effet, nous sommes jetés au monde, nous sommes jetés dans un monde qui est là, et qui nous attend. Nous sommes alors pris dans des systèmes de pouvoir qui ne représentent pas le contexte dans lequel nous évoluons, mais qui nous font émerger comme sujets, qui déterminent nos manières d’être et de parler, nos manières de souffrir et d’aimer, les personnages que nous jouons, mais aussi nos manières de nous plaindre et de lutter. Ces systèmes organisent même notre langage, les mots que nous utilisons, si bien que lorsque nous voulons parler de nous-mêmes, de ce que nous sommes, très souvent, nous recourrons encore inconsciemment à un vocabulaire dépendant de ce qu’il faudrait mettre à distance.
Objectiver les systèmes du pouvoir, c’est tenter d’exhumer les cadres qui constituent la vie sociale et qui, par définition, ne sont plus en jeu dans la vie sociale. C’est aussi essayer de trouver un vocabulaire lucide, qui ne soit pas dépendant des dispositifs sociaux qu’il faudrait objectiver. Si la pensée doit avoir un rapport avec l’introduction d’un supplément de conscience, elle est une bataille continuelle avec ce qui reste d’impensé dans nos concepts et nos langages.
Personnellement, je pourrais dire que, pour moi, la question de l’écriture et de la philosophie se réduit à la recherche d’une forme d’innocence et de pureté. Savoir, pureté et autonomie seraient pour moi des mots synonymes. Il s’agit de chercher comment débarrasser notre langage, nos modes d’investigation de tout ce qui est reçu, mal pensé, impensé, de chercher une forme de non-compromission et de non-conformisme dans l’expression – afin que nous ne croyons pas que nous nous libérons lorsque nous utilisons des catégories qui nous emprisonnent. C’est la raison pour laquelle l’une des ambitions de mes recherches est toujours de tenter de mettre en question ce que j’appelle dans Penser dans un monde mauvais, les critiques fonctionnelles, c’est-à-dire les formes de la critique sociale et politique qui restent aveugles aux systèmes de pouvoir qu’elles croient prendre pour objet et ratifient les conceptualisations dont il faudrait s’affranchir, participant de ce fait à la vie des systèmes de pouvoir. Je pense par exemple à la critique de la « Justice de classe », je pense aussi à la notion d’exception telle qu’elle fonctionne chez Agamben, je pense enfin à nombre des analyses qui se présentent comme des critiques du néolibéralisme.
Je ne sais pas si une critique pure est possible. Je ne crois pas, en tout cas, que soit possible une politique pure. Nous vivons dans un monde chaotique, hétérogène, et les modes d’investigation ou d’objectivation qui valent pour un système de pouvoir ne valent pas nécessairement pour d’autres. Objectiver un système de pouvoir ne signifie pas que nous aurons objectivé et pris conscience des autres systèmes de pouvoir. Mais cette incomplétude du travail théorique ne signifie pas que, sur un domaine précis, dans sa singularité, nous ne pouvons pas tâcher de développer le vocabulaire le plus autonome, le plus pur et le plus frontal possible, le plus maitrisé aussi. En tout cas, il me semble que l’on comprend ici de manière très concrète en quoi une certaine forme d’aspiration à l’oppositionnalité ne vient pas, contrairement à ce qui est parfois avancé, freiner l’ambition scientifique mais la nourrit au contraire et lui donne sa plus grande exigence.

Lorsque l’on cherche à qualifier un travail, on utilise souvent des désignateurs disciplinaires. Je me présente d’habitude comme évoluant entre la sociologie et la philosophie, comme sociologue et philosophe. Et je tiens beaucoup à ces deux désignations, je tiens beaucoup à les tenir ensemble – et je crois que nous pourrons en discuter. Mais en fait, en y pensant, je me suis dit que la plupart de mes objets portaient au fond sur la question de l’État, du droit, du pouvoir – c’est-à-dire de la politique. Bien sûr, depuis le début, une partie importante de mes réflexions portent aussi sur l’université et les lieux du savoir. Mais en même temps il me semble que cela n’est pas très caractéristique. Réfléchir sur l’Université quand on est un chercheur, ce n’est pas se donner un objet de recherche : c’est seulement réfléchir sur soi-même. Après tout, si l’idée d’auteur est liée à l’idée d’autonomie, alors tout auteur doit s’interroger sur ce qu’il est et les dispositifs qui soutiennent sa vie et son travail. Conçu de cette manière, l’Université ou le champ scientifique n’est pas un objet de recherche pour un chercheur mais seulement une extériorisation de sa conscience et de son rapport à lui-même.
Les sujets spécifiques que j’ai choisis relève donc plutôt de l’État, du droit, de la démocratie, et du pouvoir. Il se trouve que je suis tombé récemment sur un texte qui raconte que, lorsque l’on demandait à Hannah Arendt comment elle se définissait, comment elle voulait être présenté, elle disait toujours qu’elle était agacée lorsqu’on la présentait comme philosophe ou historienne. Elle disait : je suis une théoricienne politique. Je fais de la théorie politique. Lorsque l’on porte un regard rétrospectif sur sa démarche, on voit que faire de la théorie politique, s’affronter à la question de la du pouvoir, de l’Etat, de la contestation conduit à emprunter différentes formes, de l’investigation empirique comme à propos du procès Eichmann à des réflexion beaucoup plus abstraites comme dans Condition de l’Homme moderne. Cette démarche conduit également à être attentif à des sujets qui surgissent et à essayer de les penser : la désobéissance civile, la lutte pour les droits civiques, les Pentagon Papers, la question Palestinienne, et à intervenir aussi bien dans l’espace académique que dans l’espace public. Au fond je pourrais dire que c’est dans le même esprit que je conduis mes travaux, dans la diversité de leurs formes et de leurs formats, dans l’attention que j’essaye de porter aux sujets qui apparaissent dans l’actualité – en sorte que cette désignation – théoricien politique, je crois, me conviendrait aussi assez bien. Cette revendication de la filiation d’Hannah Arendt est d’ailleurs assez explicite dans mon travail puisque c’est en empruntant l’un de ses titres que j’ai intitulé mon livre sur l’Etat pénal Juger. C’est ainsi en effet que s’appelle l’ouvrage important d’Arendt sur la philosophie politique de Kant, et elle y réfléchit sur deux questions qui ont été essentielles pour moi, d’une part, celle de ce que voudrait dire concevoir le jugement comme une activité non pas liée à la normalisation mais à l’imagination et d’autre part, celle de la publicité et des rapports entre pensée critique et communicabilité.
Si, en ce moment, je me consacre à la théorie politique, c’est parce que l’État est pour moi une forme extrêmement particulière, mystérieuse et angoissante. Nous n’avons jamais accepté de lui appartenir, et pourtant, à la différence de toutes les autres instances du monde social, nous ne pouvons pas le fuir et nous ne pouvons pas partir. L’État, c’est ce que nous ne pouvons pas fuir. Et c’est aussi ce qui n’a pas de dehors, ce dont rien ne nous protège. Si je suis séquestré par quelqu’un, je peux appeler la police. Si je suis battu par mon mari, je peux appeler la police, Mais si je suis enlevé et séquestré par la police – ce qu’on appelle arrêté -, je ne peux appeler personne. Si je suis envoyé en prison pour un juge, je ne peux appeler personne. La différence est ontologique. L’Etat se distingue de toutes les autres instituions, de tous les cadres formels ou informels de la vie sociale – la famille, l’entreprise, le quartier, le couple, etc. – par le fait qu’on ne peut pas le fuir et qu’il n’a pas de dehors. La possibilité de l’état d’exception, qui permet à l’Etat de ne pas respecter les lois ordinaires, est en fait une simple conséquence du fait qu’il n’y a pas de hors-Etat. Cette situation d’enfermement dans l’État nous place dans une situation de précarité, d’étouffement et de vulnérabilité considérables et c’est la raison pour laquelle il s’agit là de l’un d mes sujets majeurs de préoccupation.
Lorsque je dis que je fais de la théorie politique, en fait il serait plus exact de dire que j’essaye d’aborder les objets de la politique en sortant de la théorie politique. L’un des grands principes de mon travail que je vous soumets et j’espère de mon travail à venir est en effet d’essayer d’interroger la conceptualité de la théorie politique. Dans mon livre sur le néolibéralisme et Michel Foucault, j’étais déjà intéressé par la manière dont la rationalité néolibérale permet d’aborder la question de la loi, de l’État et de la souveraineté en dehors de la conceptualité de la théorie politique. Dans mon livre sur les lanceurs d’alerte, j’ai utilisé les vies de Snowden, Assange et Manning pour interroger notre sol politique et notamment les notions d’espace public et d’appartenance. Dans Juger, j’ai montré en quoi et pourquoi la démarche de la philosophie politique avait pour fonction, ou en tout cas pour résultat, de nous masquer la violence de l’État en sorte qu’il fallait élaborer une théorie de l’État et de la violence du droit en dehors d’une théorie de la légitimité. Dans l’inédit que j’ai l’honneur de vous soumettre il s’agit pour moi de penser la nécessité d’élaborer une théorie réductionniste de l’État, du droit et de la subjectivité, c’est-à-dire une théorie de la politique qui ne recourrait pas à des notions comme celles de « peuple », de « volonté générale », de « légitimité », de corps politique », de « citoyenneté », etc. Je pense que ce sont là des catégories abstraites, qui, lorsqu’on les utilise, ne permettent pas de décrire les processus réels du fonctionnement de l’Etat, de la Loi, du vote, ou encore de l’action.
Peut-on faire une théorie de la démocratie sans recourir à des fictions et notamment à la fiction d’un « demos » ? Au fond c’est l’une des grandes questions que je me pose en ce moment. J’aimerais réfléchir à ce que voudrait dire construire une théorie non mythique de la démocratie, c’est-à-dire une théorie de la démocratie qui ne serait pas lié à la fiction du « peuple », de la « volonté générale », de l’intérêt commun, et du self-government ? Mais si renonçons à ces catégories, si nous les appelons « fictions », comment pouvons-nous alors fonder quelque chose comme un ordre politique ? Ce sont ces questions qui me poussent de plus en plus en ce moment à réfléchir sur la justice et la rationalité, sur le droit et le raisonnement juridique, à travers les notions d’imagination, de fiction et d’autonomie. Ce sont des mots que l’on trouve aussi dans le livre très important de Dominique Rousseau sur Badinter, sur la transformation du Conseil Constitutionnel et la redéfinition de la pratique démocratique qui se produit lorsque naît un juge de la loi. Paradoxalement donc, alors que la sociologie, le droit et le constructivisme sont souvent opposés, chez moi, ils se rejoignent : la déconstruction sociologique des abstraction politiques me conduit à réinvestir et à m’intéresser au constructivisme politique, à la notion de justice et aux normes de droit.
J’ai parlé tout à l’heure de pureté. De la nécessité de forger notre propre vocabulaire, et au fond la question que je me pose serait celle-ci : si l’on construit une théorie de la démocratie sans théorie du démos, sans les fictions qui accompagne ce mot dans ce que Skinner appelle la tradition néo-romaine de réflexion sur la liberté, a-t-on encore besoin de ce mot ? Est-ce vraiment à une « démocratie » que nous aspirons ? Ne pourrions-nous pas imaginer de nommer autrement notre idéal politique ? Après tout, il n’y a pas de fin de l’histoire et il n’y a pas de raison de penser qu’il n’y a pas de possibilité de trouver d’autres mots pour décrire ce que nous voulons…
Je voudrais conclure cette présentation en remerciant infiniment les membres du jury qui ont accepté d’en faire partie, de me lire, de prendre du temps pour être ici. Je voudrais aussi rendre un hommage tout particulier à Sandra Laugier qui m’a accompagné, conseillé, guidé, éclairé tout au long de cette démarche, tout au long de l’écriture de mon travail. Nous pensons elle et moi des choses différentes. Nous empruntons souvent aussi un vocabulaire assez différent. Nous n’avons pas les mêmes références. Mais j’ai été frappé par le fait qu’il y a toujours dans ses écrits des mots qui reviennent très souvent : ce sont les mots « éthique », « non-conformisme », et « justesse ». Une certaine forme d’objectif éthique serait de permettre à chacun de « trouver sa propre voix », ce qui ne peut se faire qu’à travers l’adoption d’une attitude non-conformiste envers les instituions qui prédéterminent les formes du discours et les droits à la parole. J’ai vu comment la manière dont elle m’a accompagné et la générosité avec laquelle elle l’a fait m’ont permis de trouver une manière je l’espère juste d’aborder les thèmes qui me sont chers et de dire devant vous ce que j’avais envie de dire. Et j’espère que, à mon tour, dans le futur, suivant son modèle, si aujourd’hui vous m’habilitez à diriger des recherches, avec les étudiantes et étudiants dont j’aurais l’honneur de diriger les recherches, je saurai être à la hauteur de cette pratique éthique et scientifique qui consiste à construire avec les autres des dispositifs tels que cela les aide à trouver leur voix dans un rapport non conformiste aux autres, à moi et à eux-mêmes.
Le jury était composé de :

Madame Sandra Laugier, Professeure des Universités, Université Paris 1, Garante.

Monsieur Dominique Rousseau, Professeur des Universités, Université Paris 1, président du jury.

Monsieur Sébastien Chauvin, Professeur, Université de Lausanne, rapporteur.

Madame Estelle Ferrarese, Professeure des Universités, Université Picardie Jules Verne, rapporteure

Monsieur Bertrand Guillarme, Professeur des Universités, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis

Madame Chantal Jaquet, Professeure des Universités, Université Paris 1

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