« Le néolibéralisme, un outil pour penser autrement »

Texte paru dans l’hebdomadaire Réforme, à l’occasion de la parution de mon ouvrage La Dernière leçon de Michel Foucault.

Depuis quelques années la question du néolibéralisme occupe une place de plus en plus centrale dans la réflexion contemporaine. A l’échelle internationale, l’idée selon laquelle la tâche essentielle des intellectuels doit consister à comprendre les logiques néolibérales et fournir des instruments pour leur résister ne cesse de s’imposer. Dans presque tous les secteurs de la vie des idées, penser est devenu synonyme de penser contre le néolibéralisme.

Dans ce contexte, la parution en 2004 du cours de Michel Foucault intitulé Naissance de la biopolitique s’est immédiatement imposé comme un événement. Dans cet ensemble de leçons prononcées entre 1978 et 1979, Foucault se concentre en effet sur l’économie, sur le libéralisme et le néolibéralisme, sur la figure de l’homo-œconomicus. Ces textes sont devenus des points d’ancrage de la discussion théorique et politique. Pourtant, les lectures qui en ont été proposées sont contradictoires. Pour certains,  Foucault deviendrait inquiétant. En se tournant vers la pensée néolibérale, il tournerait le dos à la gauche. Pour d’autres au contraire, Foucault porterait une mise en question radicale du néolibéralisme : il fournirait des instruments critiques de cette gouvernementalité nouvelle.

Selon moi, ces interprétations passent à côté de l’essentiel. On ne peut comprendre l’intérêt de Foucault pour le néolibéralisme qu’à condition d’échapper à cette alternative du « pour » ou du « contre ». Ces textes n’offrent ni un éloge du néolibéralisme ni une dénonciation. Foucault invente plutôt un dispositif afin de pratiquer ce que l’on pourrait désigner comme une sorte d’auto-expérimentation philosophique.  Foucault perçoit le néolibéralisme comme un « foyer utopique », « un style d’imagination » qui donne les moyens de nous interroger sur nous-mêmes. Dans mon livre, j’ai voulu restituer ce geste de Foucault, cette façon de se servir du néolibéralisme comme d’un test, d’un outil pour penser autrement.

Loin de se réduire à une petite doctrine idéologique de classe, le néolibéralisme contient ainsi une potentialité critique, qui s’enracine dans le fait qu’il s’est affirmé dans le cadre d’une opposition à l’Etat, ou, mieux, à la raison d’Etat. Si l’on voulait caractériser ce qui rassemble les intellectuels néolibéraux au-delà de leurs différences,  il faudrait en effet invoquer un trait de caractère. Leur pulsion commune c’est une « phobie d’Etat ». Les libéraux sont animés par une hantise de l’Etat. Le néolibéralisme est traversé par l’idée selon laquelle « on gouverne toujours trop ». En d’autres termes, il y a dans le néolibéralisme la formulation d’une interrogation radicale sur la gouvernementalité. Cette doctrine ne se contente pas de se demander quels seraient les meilleurs moyens d’atteindre des objectifs politiques. Elle questionne la possibilité même de l’Etat. Elle impose de répondre à ce problème : « pourquoi donc faudrait-il gouverner ? ».

En ce sens, il ne me semble pas faux de dire que Foucault a perçu le néolibéralisme comme l’une des incarnations contemporaines de la tradition critique. Dans une conférence de 1978 intitulée « Qu’est-ce que la critique ?», Foucault associe la critique à une attitude qui consiste à se situer du côté des gouvernés, et à se dresser contre les formes de gouvernements. Bien sûr, continue Foucault, cette revendication de liberté ne repose pas sur un refus incantatoire de tout gouvernement. Elle s’appuie sur une volonté plus modeste. Elle témoigne d’une intention de ne pas être gouverné « comme cela, par cela, au nom de ces principes-ci, en vue de tels objectifs et par le moyen de tels procédés, pas comme ça, pas pour ça, pas par eux ».  Foucault définit la critique comme  « l’art de n’être pas tellement gouverné. ». C’est aussi l’un des aspects de l’art néolibéral.

Cette exigence éthique de « n’être pas gouverné » explique la capacité des néolibéraux à produire des analyses intéressantes. Ceux-ci dénoncent en effet les pulsions d’ordre et d’ordonnancement qui animent la plupart des systèmes de pensée dominants.  Ils appellent à rompre avec les conceptions « monistes » du monde, qui installent l’idée selon laquelle la société aurait un centre autour de quoi tout tournerait (les rapports de production et l’économie dans le marxisme) ou bien selon laquelle le pouvoir aurait un lieu (l’Etat ou le corps politique dans la philosophie politique). Pour eux, la société est par principe in-totalisable : c’est un espace hétérogène, contradictoire, qui échappe à toutes visions surplombantes et donc à tout point de vue souverain. Les néolibéraux offrent également une critique des théories totalisantes : le marxisme – avec l’idée d’un commun à venir-, les Lumières – avec la notion d’universel -, la philosophie politique – avec le concept de volonté générale-, etc., ne parviennent pas à accepter que le monde soit un espace où cohabitent des individus qui adhèrent à des valeurs incompatibles. Par conséquent, ces paradigmes exercent nécessairement des effets de répression et d’occultation des réalités minoritaires qui échappent à leur grille de lecture.

Le néolibéralisme impose ainsi une nouvelle image des rapports sociaux, organisée autour des valeurs d’hétérogénéité et de pluralité. « Pluralité », « multiplicité » : tels sont les concepts que Michel Foucault placera lui aussi au cœur de sa théorie du pouvoir à partir des années 1970, en insistant sur le fait que celui-ci est omniprésent : il vient de partout, il est au cœur de toute relation. Il ne se déploie pas à partir d’un foyer unique mais agit de façon disséminée et incohérente. Cette conception du pouvoir en termes de multiplicité a donc une certaine correspondance avec la tradition néolibérale. Mais en même temps, il faut insister sur le fait qu’elle sert à Foucault à penser les luttes, la domination, la résistance, etc. – autant de concepts qui sont absents du vocabulaire néolibéral… ce qui fait une grande différence.

Au fond, à partir d’une réinterprétation du néolibéralisme, Foucault se propose de réinventer une politique de l’émancipation. Il s’interroge sur la question de savoir quelle forme doit prendre une pratique de l’émancipation à l’ère néolibérale. Pour lui, échapper au conservatisme nécessite de rompre avec l’habitude qui consiste à ne percevoir le néolibéralisme que négativement. Au contraire, il faut saisir sa « positivité » afin de nous demander ce qu’il nous impose de reconsidérer. Se placer au contact de ce que cette tradition renouvelle, c’est se donner les moyens de dégager dans le même temps, et dans un même mouvement, les promesses de libération qu’il incarne et les raisons pour lesquelles il ne tient pas de telles promesses. Ceci afin d’aller chercher dans les contradictions internes qui le traversent les points d’appui d’une action visant à le transformer. Ce qui se situe à l’opposé des discours qui, en se focalisant sur les dangers que comporterait l’avènement de ce nouvel ordre, finissent par ne plus offrir comme horizon envisageable que le retour au passé. Il y a 150 ans, Marx appelait à rompre avec la critique précapitaliste du capitalisme. Se situer du côté de la pensée critique aujourd’hui nous impose de rompre avec la critique pré-libérale du néolibéralisme.

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