Savoir/agir en homophobe. A propos d’un sinistre canular qui n’a pas été perçu comme tel et d’un problème plus général.

CaptureSavoir Agir OKJe suis tombé il y a quelques jours sur un numéro de la revue Savoir/Agir, qui se présente comme un lieu des sciences sociales critiques, et dont le directeur de la publication est le sociologue Frédéric Lebaron, vice-président de l’Association Française de sociologie.

On y trouve un article stupéfiant (cf. les images ci contre et ci dessous) de Gerard Mauger sur Edouard Louis comme « cas de conversion ».
On peut y lire notamment qu’Edouard Louis, et les gays en général, sont d’ « affreux déviants », que le cinéaste Xavier Dolan, avec d’autres, appartiendrait à une « intelligentsia gay parisienne » (« l’intelligentsia gay parisienne » quel concept sociologique… pourquoi pas lobby gay tant qu’on y est… surtout quand on y inclut Xavier Dolan, qui est montréalais) ou encore qu’Edouard Louis a suivi le master PDI de l’EHESS… ce qui est tout simplement faux… Ca fait beaucoup en 10 lignes. Tout le reste est aussi fantaisiste et douteux politiquement. Et, pourquoi ne pas le dire, à la lecture de cet article, on est pris d’un sentiment de stupeur et de dégoût (cf l’extrait ci dessous). Ce n’est pas que cette idéologie et ce vocabulaire  soient rares dans l’espace public, mais on ne s’attendrait pas à les retrouver là !

Il a été un peu question ces derniers temps d’un canular dans une revue de sociologie. Il me semble que cette autre catégorie de canulars, dont relève l’article de Gérard Mauger, sont bien plus intéressants: parce qu’ils ne sont pas perçus comme tels, ils constituent des cas qui nous permettent d’interroger l’inconscient sociologique et les pulsions qui le traversent, les concepts de la sociologie, la façon dont une certaine homophobie se déguise derrière un langage pseudo-savant, et de manière à peine euphémisée. En tous cas, il faut espérer que l’article de Gerard Mauger suscitera à son tour la même indignation et le même appel à la vigilance critique puisqu’il s’agit d’un phénomène beaucoup plus grave que le canular sans importance et sans conséquence qui a occupé les sociologues ces derniers temps.

Petit bonus avant ce poursuivre, cet extrait où Gerard Mauger dénie la vérité de la souffrance de l’enfant gay en la mettant entre guillemets et où il recycle les poncifs homophobes contre ceux qui croient qu’ils sont nés gay (on n’a jamais lu dans cette revue de textes qui s’interrogent sur le fait que Bourdieu présente son hétérosexualité comme naturelle et innée dans son Esquisse pour une auto-analyse…) On notera également le mot « revendiqué » pour parler d’une sexualité qui ne respecte plus l’injonction à l’invisibilité.

Mauger OK

Il est tout de même stupéfiant de penser que ce texte ait pu être perçu comme acceptable et publiable par celles et ceux qui s’occupent de cette revue (« la revue est publiée sous la responsabilité scientifique et politique d’un comité de rédaction constitué par les membres de l’association Raisons d’agir. » nous dit-on dans le premier numéro et on trouve les noms de celles et ceux qui composent ce comité ici, c’est-à-dire des « responsables » et qui devraient en tirer les conséquences). C’est d’autant plus inquiétant que ceux-ci occupent souvent des positons institutionnelles et/ou de pouvoir dans la sociologie ou la science politique, ce qui en dit long sur ce qui se publie sous le nom de sociologie dans des lieux d’ordinaire perçus comme « sérieux », « scientifiques », etc., sur les catégories qui y sont à l’oeuvre, sur l’impensé disciplinaire, etc.

Ce qui est certain, c’est que ces espaces qui affirment incarner les sciences sociales critiques et le « front de gauche de la recherche » représentent ce contre quoi il faut défendre la théorie critique, la sociologie et la pensée de gauche aujourd’hui.

– Suite de cet article publiée sous le titre : « Vraie Homophobie et Pseudo-Sociologie : nouveaux éléments et réflexions » :

La revue Savoir-Agir a donc publié un communiqué suite à ma révélation du canular homophobe de Gerard Mauger , malheureusement non perçu comme tel par les responsables de la revue – les grossières erreurs factuelles auraient pourtant dû les mettre sur la voie – dans un article contre Edouard Louis.
Avant de poursuivre, deux petits extraits supplémentaires
– Le premier où Mauger affirme que les prisonniers seraient sauvés aux yeux d’Edouard Louis parce qu’ils ont été défendus par Genet et Foucault (les pulsions homophobes hantent tout cet article)

Mauger new 1Mauger new 2

– Le deuxième où l’on parle de la « cause des homosexuels » (la cause des homosexuels !!! qui parle encore ainsi ???), qui a envahi la gauche et qui explique le « succès » du roman d’Edouard Louis (le soutien du lobby gay).

Mauger new 3
L’article de Mauger montre à quel point la rhétorique de la scientificité – même aussi superficielle et grotesque (on a même droit à l’opposition scolaire et sans intérêt « misérabilisme/populisme », etc.) – permet d’exprimer des pulsions et des discours que l’on n’oserait pas tenir autrement dans l’espace public. Dès lors, le rôle du travail scientifique et critique n’est pas de ratifier ces opérations de mystifications mais de les déconstruire, de les dénoncer et de dire ce qu’elles sont.

En refusant cette vérité, la revue Savoir/agir participe d’une légitimation d’une ligne homophobe en sociologie (enfin, dans la sociologie académique).

On remarquera néanmoins que la revue semble s’engager sur la voie du désaveu contre Mauger en disant que « Celles et ceux qui s’intéressent aux analyses de Savoir/Agir sur les sexualités peuvent lire le dossier consacré à ce sujet dans le numéro 20 »… et donc en excluant l’article de Mauger des textes qui représentent la revue.
Un dernier mot : la revue parle dans son communiqué, à mon propos, et non à propos de Mauger, « d’injures à caractère diffamatoire »… (Pour une revue qui se réclame de l’interdisciplinarité, Ils auraient tout de même pu consulter un juriste et apprendre que l’injure et la diffamation constituent des actes distincts. Le sérieux de ces gens qui n’ont que le mot science à la bouche semble une fois de plus assez sérieusement interrogeable)

En tous cas, et c’est triste, surtout pour des individus dont certains croient pouvoir se réclamer de l’héritage de Bourdieu, ou tout simplement de la gauche, on voit ici comment ce sont ceux qui subissent ou qui critiquent la violence qui sont perçus et désignés comme violents et non ceux qui exercent la violence ou qui soutiennent ceux qui exercent la violence.

On attend désormais la version corrigée du communiqué de la revue Savoir/agir (en homophobe).

Communiqué OK

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